Amitabh Bachchan
une vie dans l'image


Il ne manque à Amitabh Bachchan aucun des titres ou épithètes exaltés ( Empereur du Cinéma, Superstar de l'Inde, Star du Millenium … ), aucune des récompenses et distinctions professionnelles (Best Actor, Lifetime Achievment, National Awards …) ni même le passage en politique ( membre du parlement 1984-1987 ) ou les décorations indiennes et étrangères les plus prestigieuses ; il ne lui manque vraiment aucun des attributs qui appartiennent aux très très grands du cinéma indien : Grand, si grand, pendant si longtemps, qu'on ne parle plus de grand mais qu'on emploie le grand mot.

Le statut d'Amitabh Bachchan est en effet quasi divin : son effigie en cire n'est-elle pas adorée dans un temple de marbre à Kolkata comme elle est admirée dans le très britannique musée de Madame Tussaud, où il est le premier Indien vivant à être représenté ? Ne joue-t-il pas en outre le rôle du Seigneur Indra dans Agni Varsha (de Arjun Sajnani, 2002 ) la volcanique mise en images de l'épopée du Mahabharata ?

C'est le film Saat Hindustani (Seven Indians, de K.A. Abbas, inspiré, dit-on, par The Dirty Dozen de Aldrich ) qui en 1969 inaugure, assez discrètement d'ailleurs, la carrière cinématographique de ce fils du grand poète hindi Harivansh Rai Bachchan, né à Allahabad en 1942. C'est Zanjeer (Chains, de Prakash Mehra, 1973 ) et surtout, Deewar ( Wall, de Yash Chopra, 1975 ) qui l'installent au firmament des stars du cinéma hindi qu'il ne devait plus quitter.

Le cinéma hindi ce n'est pas rien, le hindi étant la première des langues nationales avec l'anglais et 14 autres langues indiennes sur un stock linguistique de, approximativement, 1650 langues et dialectes. Mais aussi parce que les films hindi ( qui peuvent être doublés jusqu'en 30 langues régionales différentes ) représentent de 15 à 20 % du nombre total de films produits en Inde dans une quarantaine de langues : ce total annuel varie de 650 à 950 pour la décennie écoulée. 5 à 6 milliards de tickets sont annuellement vendus dans 13 000 cinémas dont 20% sont itinérants.

L'époque des années 70 est en Inde à l'agitation politique comme à la protestation étudiante. Amitabh, avec un style physique et une gestuelle inhabituels sur les écrans de la période (le grand méchant look indien ) symbolise rapidement le jeune homme en colère, un nouveau personnage dans les films indiens, particulièrement en phase avec l'activisme dans les universités et les aspirations des jeunes classes montantes éduquées, inquiètes pour l'avenir et révoltées par l'iniquité.

Un très grave accident corporel sur le tournage de Coolie ( de Prayag Raj et Manmohan Desai, 1983 ) jette l'Inde toute entière dans une immense prière collective pour une prompte convalescence. Son mariage avec Jaya Badhuri, l'héroïne adulée du film Guddi (de Hrishikesh Mukherjee, 1971 ) actrice considérable en elle-même (Elle jouait le rôle de Bani dans Mahanagar / The Big City, de Satyajit Ray, 1963 ) participe aussi à cette panthéonisation : Dans le sous-continent, la réalité aussi peut être du cinéma, aussi facilement que le cinéma la secrète, comme le rêve.

Aux approches de la cinquantaine, tenté par une retraite du cinéma, Amitabh surfe sur la vague de son incroyable succès et bénéficie de son amitié avec Indira Gandhi et Rajiv Gandhi. C'est une élection de maréchal qui le porte au parlement pour représenter sa ville natale de Allahabad à travers le parti du Congrès. L'expérience ne le convainc pas : En Inde aussi la démocratie représentative ne serait que le moins mauvais des systèmes politiques. Atterré par l'influence de la bureaucratie en politique (ça vous rappelle quelque chose ? ) il démissionne rapidement et revient, pas si facilement d'ailleurs, au monde du cinéma. C'est là l'univers auquel il appartient, indissolublement.

Au total, ce sont plus de 100 films sur lesquels est adossée l'immense popularité de celui qui est en outre devenu la voix de l'Inde pour ses programmes culturels et d'une manière plus inattendue l'animateur adulé (depuis juillet 2000 ) de Kaun Banega Crorepati ( Qui veut gagner des millions ? ) l'émission de télévision la plus regardée de l'histoire du P.A.I. (paysage audiovisuel indien )

Le film Mohabbatein ( de Aditya Chopra, 2000 ) dans lequel il joue pleinement son âge le consolide dans le rôle tutélaire du guru ( il y incarne le rôle du principal conservateur d'une public school ) et Kabhi Kushi Kabhie Gham ( de Karan Johar, 2001 ) avec son rôle de père ambivalent, admirable et insupportable, l'ancrent plus encore dans l'amour des Indiens. Ce sont ceux-là qui le portent au rang de Star du Millenium dans un sondage mondial effectué par la B.B.C : Amitabh n'est plus au firmament du cinéma populaire hindi, il est au ciel du cinéma indien tout court, qui- il faut évaluer la hauteur de ce ciel -, a produit… près de 30 000 réalisations depuis l'avénement du cinéma parlant jusqu'à l'an 2000 !

Cette abondance, cette popularité (la visite de Amitabh au Caire en 1991 avait déclenché des émeutes ) et cette connivence entre les mégastars et les larges masses laborieuses ont longtemps déplu à nos beaux esprits qui y voyaient des chaînes de l'aliénation. Les combats pour l'exception culturelle démontrent désormais que la condescendance ne vaut pas le respect. Le succès grandissant du cinéma indien dans les festivals comme dans les salles est une affirmation réitérée que l'Inde est un grand pays de culture et de cinéma et que le lien entre les deux est très fort. En dirait-on autant partout ?

Quatre films pour un hommage à Amitabh, c'est trop peu sans doute. Mais ceux-ci choisis en accord avec lui témoignent d'un charisme exceptionnel et d'un talent protéiforme qui ont enchanté et enchantent encore l'imaginaire du sous-continent.

Deewar (Wall )
de Yash Chopra, Inde, 1975, 174 min. V.O. / Avec Parveen Babi, Shashi Kapoor, Neetu Singh, Nirupa Roy / Scénario de Javed Akhtar et Salim Khan / Musique de Rahul Dev Burman / Producteur Gulshan Rai /

Pour sauver sa famille un syndicaliste trahit ses compagnons de lutte mais, incapable de faire face à l'ostracisme qui s'ensuit abandonne sa femme et ses deux enfants et disparaît. Marqués à jamais par une enfance misérable et accablés par leur dette à l'égard de leur mère, les deux frères empruntent des voies divergentes pour regagner leur dignité et payer leur dette. Ravi est choisi par sa mère pour aller à l'école, y réussit brillamment et entre à l'Académie de Police : il devient un excellent inspecteur de police à Bombay. Vijay fait également une très belle carrière dans le crime organisé et la contrebande de l'or, à Bombay aussi. Oui, c'est Ravi qui est choisi pour l'enquête sur Vijay … Inspiré, semble-t-il, par l'histoire du contrebandier philanthrope Haji Mastan, le film éclaire fortement la figure de la mère emblématique qui depuis Mother India ( le film éternel de Mehboob Khan, 1957 ) n'a jamais quitté les écrans du sous-continent et fait assister à une conversion religieuse de Amitabh

Sholay ( Flames )
de Ramesh Sippy, Inde, 1975, 204 min. V.O. / Avec Amitabh Bachchan, Jaya Bhaduri, Sanjeev Kumar, Dharmendra, Hema Malini, Amjed Khan / Scénario de Javed Akhtar et Salim Khan / Producteur G.P. Sippy / Musique de Rahul Dev Burman / Cinématographie de Dwarka Divecha / Montage de M.S. Shinde / Direction artistique de Ram Yedekar /

Il était une fois dans l'Est, Jai et Veeru, deux minables petits escrocs ; Ils sont engagés par Thakur, un ancien officier de police, qui cherche à se venger du terrible bandit Gabbar Singh. Gabbar pour se venger lui même de Thakur qui l'avait mis en prison avait en effet ignoblement assassiné toute sa famille et mutilé l'ancien policier. En Inde, la vengeance est un plat qui se mange épicé (massala ) ; elle donna lieu au plus grand succès du film hindi de tous les temps et un succès majeur du cinéma indien qui tint massivement l'affiche pendant six ans sans discontinuer : Ce faisant il devint un des films ayant rassemblé le plus de spectateurs sur cette terre, qui ont vu et revu l'explosif coquetèle de chansons et de violence, de comédie et d'émotion, de chevauchées et de cascades dans lequel Amitabh Bachchan mène le jeu et change de registre avec une souveraine facilité. Dites-moi Sam Peckinpah et Sergio Leone en hindi !

Kabhi Kabhie (Sometimes )
de Yash Chopra, Inde, 1976, 177 min. V.O./ Avec Amitabh Bachchan, Simi Garewal, Rishi Kapoor, Shashi Kapoor, Rakhee Gulzar, Waheeda Rehman, Parikshat Sahni, Neetu Singh / Scénario de Pamela Chopra, Yash Chopra et Sagar Sarhadi / Musique de Khayyam / Photographie de Romesh Bhalla et Kay Gee / Producteur Yash Chopra /

Pour satisfaire au désir de conformité sociale de ses parents, la belle Pooja défère à leurs vœux instants et renonce à épouser son camarade de classe le prometteur (et désargenté ) poète Amit. Elle se marie à un brillant et prometteur (lui aussi ) architecte Vijay qui a l'agrément de ses parents.
De son coté Amit oublie la poésie, essaye d'oublier Pooja, épouse Anjali et devient un riche et respecté homme d'affaires.
Derrière la façade de réussite et de bonheur qu'ils donnent au monde et à leurs familles, ni Amit ni Pooja n'ont oublié cette passion interdite qui les consume toujours. C'est vingt ans après que les circonstances réunissent à nouveau Pooja et Amit dont les enfants renouent les fils sans savoir qu'un destin peut en cacher un autre…

Kabhi Kushi Kabhie Gham ( Sometimes Happiness, Sometimes Sorrow )
De Karan Johar, Inde, 2001, 210 min. V.O. / Avec Amitab Bachchan, Sharukh Khan, Hrithik Roshan, Jaya Bachchan, Kajol et Kareena Kapoor / Scénario de Karan Johar et Sheena Parikh / Producteurs Karan Johar et Yash Johar / Musique de Jatin-Lalit et Sandesh Shandilya / Directeur de la photographie Kiran Deohans / Directeur artistique Sharmishta Roy / Montage Sanjay Sankla /

Les Raichands sont une puissante famille de Delhi dont le chef incontesté est Yash, homme d'affaires richissime et conservateur. Honneur et tradition avant tout et tous. C'est avec un très sérieux déplaisir qu'il voit son fils adoptif Rahul tomber amoureux de Anjali Sharma, une fille de la classe moyenne, commerçante au bazaar de Chandni Chowk, bonne nature qui n'a pas fait la bonne école et surtout, qu'il n'a pas choisie. Il avait décidé, seul, que la plus convenable Naïna serait sa belle-fille.
Pooja, la très coquette sœur de Anjali donne la main à Rohan le frère de Rahul (vrai fils de Yash et de sa femme Nandini ) pour réunir la famille. Rohan part à Londres où Rahul chassé de la maison familiale malgré l'amour de sa mère s'est construit un monde bien à lui…Le film le plus cher de l'histoire du cinéma indien, a-t-on-dit, un immense succès en Inde et, mind you, à Londres.

MD, Festival du film asiatique de Deauville 2003
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