La bibliothèque idéale

Toute ma vie j’ai beaucoup lu; j’ai aussi beaucoup relu. Dans l’océan des livres, il y a des îles désertes où je sauverai la bibliothèque du naufragé, portative bien sûr, tout près du chevet du lit, sous l’arbre de la connaissance.

Comme d’autres, je céderai à la tentation de lever un inventaire de ma bibliothèque idéale, pour la faire partager évidemment mais aussi pour décider de ce dont je me séparerai, car les livres s’infiltrent partout, insidieusement, mus par une vie proprement biologique : ils se reproduisent.

Si je ne prends pas des décisions héroïques, ils finiront par me chasser de ma chambre. Alors, voici la liste totalement arbitraire d’une vie de coups de foudre éblouissants mais aussi de liaisons pérennes, des titres et des auteurs.

Avec une pensée désespérée pour tout ce que je ne lirai jamais car la vie est plus courte qu’un rayonnage de bibliothèque (Michel Deverge )

Alain-Fournier, Le grand Meaulnes. Le Cher profond, la communale, le château enchanté, la fête, les amours contrariés, Yvonne de Galais : inusable et prenant, même après tant de relectures.

Anonyme,  Tristan et Yseult dans la traduction de Joseph Bédier. Connu, archiconnu, dramatique, épique, un vrai roman d’amour qui n’a jamais rétréci à l’usage. Toujours dans l’anonyme et dans la modeste bibliothèque républicaine de l’école communale de Chalandray, les énormes tomes reliés de toile grise, Huon de Bordeaux, La légende des Niebelungen.

Asimov, Isaac, Fondation, le premier tome d’un cycle de science-fiction qui est devenu un classique de la politique interstellaire, si on peut dire.

Asturias, Miguel Angel, Monsieur le Président. Une certaine Amérique latine des années bananes, comme si on était sur la Plaza de Armas, face au Palacio de Gobierno. Vamos, hombre !

Benoit, Pierre, Koenigsmark. Mélo, sans doute. Troussé, sûrement. J’aime aussi L’Atlandide

Booth, Alan, Les chemins de Sata, les carnets de route d’un anglais japonisant (forcément) qui traverse le Japon à pied de la pointe nord de l’Hokkaïdo à l’extrême sud du Kiyushu. Désopilant et instructif. Indispensable aussi pour qui ne veut pas s’arrêter aux apparences.

Borges, Jorge Luis, La bibliothèque de Babel. Une nouvelle (?) mais quelle nouvelle ! Assez puissante pour renouveler les mythes alexandrins et le rêve de savoir. Se déguste dans le recueil Fictions.

Bradbury, Ray, Chroniques martiennes, Farenheit 451, de la science-fiction puisqu’il faut classer les choses, mais plus de fiction que de sciences. Un très grand écrivain.

Bulwer Lytton, Edward Georges, Les derniers jours de Pompéi. C’était quand même autre chose que les préparations latines…

Camus, Albert, L’étranger. Le choc pour un adolescent qui accède aux idées et à ce qu’on appelle la philosophie.

Chatwyn, Bruce, En Patagonie. Fulgurant chef d’oeuvre par un anglais mort prématurément.

Cioran, un des grands de la pensée brève, livre de chevet par excellence mais attention : Cioran du soir, désespoir.

Clarke, Donald Henderson, Un nommé Louis Beretti. Mafia, prohibition, immigration italienne, à couper le souffle.

Collectif, Larousse gastronomique. Le rêve éveillé du gastronome au régime, la bible des cuisiniers en imagination.

Cooper, Fenimore, Le dernier des Mohicans. Un des classiques de l’enfance. Palpitant. A loin porté le nom de sa tribu.

Coster, Charles de, Till l’espiègle. Chronique impudente d’un jeune flamand irrespectueux. Toujours d’actualité.

Cronin, Archibald Joseph, Les clés du royaume, La citadelle, un grand disparu de la mémoire littéraire bien qu’il connût les plus insignes succès. Dommage.

Curwood, James Oliver, Belliou la fumée. La ruée vers l’or au Klondyke, avec le sourire et pas mal d’humour.

Daudet Alphonse, Lettres de mon moulin ; En mémoire,  les trois messes basses de Don Balaguer, Maître Cornille, l’Arlésienne etc. Beau comme l’antique, limpidité et simplicité de l’écriture. Indémodable.

Dickens, Charles, Les papiers posthumes du Pickwick Club. Le vrai  livre de chevet, inépuisable, unique, à nul autre pareil, très drôle, très émouvant, moderne en diable, à consommer dans l’édition de la Pléiade qui offre également un autre chef d’œuvre du même Dickens, Olivier Twist.

Druon, Maurice, Les rois maudits. Epique, sanglante, la fresque des derniers Capétiens. La série télé avait mis des têtes sur les noms.

Dumas père, Alexandre, Les trois mousquetaires. Ne pas oublier la suite de l’histoire qui a enchanté des générations, Vingt ans après et Le vicomte de Bragelonne. Y joindre impérativement Le comte de Monte-Christo.

Eco, Umberto, Le roman de la rose. L’inquisiteur détective Guillaume de Baskerville lancé dans une enquête sur des crimes contre la chair et contre l’esprit, racontée par son secrétaire. Trop célèbre pour gloser, trop riche pour analyser.

Ferreira de Castro, Jose Maria, Forêt Vierge. Bien oublié ce roman brésilien dans l’univers des seringueros ; injuste car il n’est pas de plus belle description de l’Amazonie.

Féval, Paul, Le bossu, «Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi ». Endiablé et plein de rebondissements, comme on disait à l’époque.

Flaubert, Gustave, Salammbô. Delacroix en littérature. De la couleur, des odeurs, du mouvement, du relief. Ajouter le Dictionnaire des idées reçues toujours d’actualité.

Forton, Louis, Les pieds nickelés. Mal élevés, immoraux, jouisseurs, vaguement anarchistes, ils étaient pourtant des favoris de l’enfance avec la complicité des parents.

Franck, Herbert, Dune, science fiction échevelée mais univers très construit. Les tomes suivants dans la série sombrent un peu dans le byzantinisme et la répétition.

Frison-Roche, Roger, La montagne aux écritures. Un désert, le Ténéré, peuplé par l’imagination.

Garcia Marquez, Gabriel, Cent ans de solitude. Si on ne doit lire qu’un seul roman américain du Sud…l’histoire mythique de Macondo, village au fin fond de la brousse de l’imaginaire colombien, un immense conte à tiroirs, une chronique fascinante, rigolote et tragique des familles inventées qui ont construit le continent et les mythes sud-américains.

Gautier, Théophile, Le capitaine Fracasse. Les ingrédients de cette belle histoire ne sont pas éventés. Le roman de la momie ou la naissance de tant de vocations d’égyptologues amateurs.

Giono, Jean, Le chant du monde. La nuit. Le fleuve roulait à coups d’épaules à travers la forêt (ça commence comme ça ). Un chant profond mais ne pas oublier les autres partitions, Un de Baumugnes, Un roi sans divertissement, Le hussard sur le toit etc.

Hemingway, Ernest, Le vieil homme et la mer, combat à mort avec le poisson de la vieillesse ; du même Ernest, n’oublions pas Le soleil se lève aussi, les San Firmines de Pampelune et la terrible histoire d’un impuissant aimé et amoureux.

Hilton, James, Goodbye, Mr Chips. British, very british. Brillant, court, amusant mais par dessus tout, émouvant. Livre pour enfants, dit-on

Hugo, Victor. Pour mémoire, Notre Dame de Paris, Les misérables, que peut-on rajouter aux fleuves des commentaires et des louanges ?

Kane, Cheikh Hamidou, L’aventure ambiguë. Peut-être le plus beau roman africain et une très belle histoire.

Kessel, Joseph, Fortune carrée. Un vrai roman d’aventures, fort, exotique, aux parfums d’Arabie.

Laccarière, Jacques, Les hommes ivres de Dieu. La fascinante aventure des Pères du désert au quatrième siècle. Rencontrez Saint Siméon le Stylite, la vie en haut d’une colonne de pierre, Sainte Marie l’Egyptienne et tous les autres grands illuminés.

Lampedusa, Giuseppe Tomasi de, Le Guépard. Le roman du siècle à n’en pas douter, œuvre unique d’un auteur inconnu à l’époque, qui  écrit /décrit les paysages de la Sicile, les odeurs d’un palais et la vie d’un sceptique tenté par le renoncement mais poussé par sa sensualité, dans le bouillonnement de l’Italie de 1860. Si on ne doit lire qu’un seul roman…

Le Carré, John, La Taupe, pour n’en citer qu’un et le premier, car tous ses romans d’espionnage (c’est cependant les diminuer que de les cantonner dans ce genre ) appartiennent à la plus belle littérature.

Le Guin, Ursula, La main gauche de la nuit . Un des plus beaux et plus étranges romans de science-fiction. Le premier chapitre est à lui seul un immense chef d’œuvre.

Le Roy, Eugène, Jacquou le croquant. Le roman de la pauvreté dans une campagne pauvre. C’était il n’y a pas si longtemps.

Leblanc, Maurice, L’aiguille creuse. Des nuits sous la couverture, avec une lampe de poche, à lire l’intégrale d’Arsène Lupin.

Mac Coy, Horace On achève bien les chevaux, Un linceul n’a pas de poche. Dans la grande tradition naturaliste américaine, sans fioriture.

Mac Donald, Betty, L’œuf et moi. Une des trouvailles du Livre de poche à sa naissance. L’histoire très drôle d’une citadine transplantée dans une ferme au fin fond de l’Orégon. Retour à la terre avant la lettre.

Maupassant, Guy de, Contes et nouvelles. Même remarque que pour Victor Hugo.

Mirbeau, Octave, Le Jardin des supplices. Etrange et perverse, la Chine d’Octave. Vaut absolument le voyage.

Morley, John David, Pictures from the water trade. Les carnets de voyage d’un jeune anglais (encore ) dans le Japon de la nuit et du plaisir et son initiation au Japon de l’intérieur. Un bijou exceptionnel malheureusement pas encore traduit en français.

Pagnol , Marcel, La gloire de mon père et la suite, mais aussi Manon des Sources, par un formidable conteur attentif aux toutes petites choses de la vie.

Pergaud, Louis, La guerre des boutons. Rémanents le parfum d’une enfance à la campagne et le bruit des galoches sur le sol gelé. Inoubliable la vision du paradis perdu de l’enfant qui deviendra, c’est un des héros de la guerre qui le dit vigoureusement, comme ses parents : « Dire que quand nous serons grands, nous serons peut être aussi bêtes qu’eux »

Perret, Jacques, Le caporal épinglé. Humour et captivité dans cette saga des camps de prisonniers.

Pinguet, Maurice, La mort volontaire au Japon. Le truchement indispensable pour ouvrir les portes de l’empire. Passionnant comme un roman, documenté comme un doctorat, brillantissime. A compléter au moins par La vie quotidienne au Japon au début de l’ère moderne (1868-1912 ) de Louis Frédéric et par l’étonnant et merveilleux ouvrage de Thomas Raucat  L’honorable partie de campagne.

Queneau Raymond. Zazie dans le métro fut un grand choc à sa parution. Ne manquez pas aussi l’histoire douce et amère de Pierrot mon ami.

Rebatet, Lucien, Une histoire de la musique. Hargneux, méprisant, truffé de partis pris, oui certes, mais un mélomane incomparable, des textes profondément inspirés sur Mozart,  Schubert et quelques autres dans une langue classique, admirable de tenue et d’élégance qui appelle à la relecture comme une musique. Le contrepoison est le délicieux petit ouvrage de Jean Bernard Piat intitulé Guide du mélomane averti (pour une initiation non conventionnelle à la musique, dit le sous-titre )

Renard, Jules, Poil de carotte. La chronique d’une méchanceté, celle de Madame Lepic, un style bref et assassin, éternel aussi comme les petits garçons malheureux. Le Jules, un sacré renard dont on verra aussi le Journal et les Histoires Naturelles, du grand art de la petite forme ou la grande forme pour un art du fragment.

Roberts, Keith, Pavane. L’invincible Armada a vaincu. L’église de Rome règne sans partage sur l’Angleterre et l’Europe. En ce vingtième siècle, elle a réussi à freiner le progrès au niveau de la machine à vapeur. Classé dans la science-fiction, ce qui permet à beaucoup de passer à coté d’un admirable roman contemporain.

Romain Rolland, Jean-Christophe, le roman-fleuve d’un compositeur et de la musique. Quel souffle !

Romain, Jules, Les copains. Une classe de seconde dans les années 55, à Parthenay, où un prof inclassable nous lisait des textes hors du programme à haute voix. Passer par Ambert et Issoire après le parcours obligé dans la Grèce d’Andromaque ou le Paris des comédies de Corneille, c’était la révolution, c’était la vie, c’était le bonheur. Nous découvrîmes aussi les Nouvelles de Jacques Perret (de la jubilation à toutes les pages, pas une ride ), Rabelais (du bon côté de la lorgnette ). Knock ou le triomphe de la médecine n’était pas loin.

Rosny aîné, La guerre du feu. Un des enchantements de l’enfance, source, on l’imagine, de beaucoup de vocations de préhistoriens.

Rostand, Edmond, Cyrano de Bergerac. Un roc, un pic, un cap, que dis-je, une péninsule.

Saint-Exupéry, Antoine de, Le petit prince. Forcément et simplement, de toutes les listes, de tous les âges, de tous les temps.

Ségalen, Victor, Le fils du ciel, les annales apocryphes et envoûtantes de l’empereur Guangxiu et l’étrange roman René Leys.

Sienkiewicz, Henrik, Quo vadis ? Grand péplum agité comme un western. Sans ride ni altération.

Simak, Clifford D, Demain les chiens. L’homme a disparu, le chien l’a remplacé. Le soir à la veillée, les chiens se racontent d’incroyables histoires d’hommes.

Simmons, Dan, Hypérion. Science-fiction grandiose animée par un torrent d’imagination et un grand art de conteur. Impressionnant. Compte désormais 5 tomes énormes.

Simonin, Albert, Touchez pas au grisbi. Un des tous premiers numéros de la Série Noire, inséparable dans l’imaginaire de la figure de Jean Gabin. Très belle histoire de truand un peu las mais fidèle à lui-même.

Steinbeck, John, le génial et désopilant Tortillat Flat, mais comment ne pas citer Les raisins de la colère, Rue de la sardine, Tendre jeudi, Des souris et des hommes, etc. Le plus grand romancier américain ?

Sûskind, Patrick, Le Parfum. Eblouissantes variations sur un thème improbable : la recherche du parfum absolu

Thomson, Jim, Les bonnes trouvailles de la Série Noire, avec deux romans dont le héros ne peut être que le diable. Etouffant, sans espoir, plus noir que la série, dans le sud profond des Uèsses,  Deuil dans le coton et mieux encore le terrifiant  1280 âmes.

Tillier, Claude, Mon oncle Benjamin. Paru en 1842. Incompréhensible ou trop compréhensible que ce roman révolutionnaire, coloré, tendre et amusant n’ait pas atteint les programmes des lycées. Il n’est jamais trop tard pour réparer car l’oncle n’a pas pris une ride.

Twain, Mark, Les aventures de Tom Sawyer. La merveilleuse découverte d’une Amérique en compagnie d’un petit garçon.

Vautrin, Jean, Billy the kick. Fleurs de béton et banlieues d’avant le discours sur la fracture sociale. Paru dans la Série Noire. Hallucinant.

Vercors, Le silence de la mer. Une histoire en forme de monologue, l’ambiguïté de l’occupation, le bruit des pas de l’officier allemand, un chef d’œuvre.

Vernes, Jules. Que citer de ce compagnon constant des jeunes années ? L’ile mystérieuse, Vingt-mille lieux sous les mers, Michel Strogoff, …

Wallace, Lewis, Ben-Hur. N’arrête pas son char sauf devant le Christ. Un des classiques du péplum de course.

Williams, Charles. Parus dans la Série Noire mais inclassables et infiniment drôles Fantasia chez les ploucs et la suite, Aux urnes les ploucs.

Yoshikawa, Eiji , La pierre et le sabre . Pas de cape, beaucoup d’épées et une touche de zen en plus. Lecture obligée des Japonais. On les comprend.

Yourcenar, Marguerite, Les mémoires d’Hadrien. Le classique des mémoires apocryphes et de la reconstitution «archéologique ». Aussi L’œuvre au noir dont les premiers chapitres sont enchanteurs.

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