Chocs

Observer Taïwan, c'est contempler le passé et le futur de la " Grande Chine ". Le passé, à travers les mille et une habitudes gardées intactes, loin des vicissitudes de politiques violentes, et l'avenir grâce à la formidable prospérité économique de l'île. La circulation routière, entre autres, illustre bien ces deux particularités. C'est Michel Deverge, qui fut longtemps le représentant de la France à Formose, qui en a dressé pour nous un tableau... apocalyptique.

J'ai pourtant traversé les Andes en camion indien, Mexico en autobus suicidaire et Bangkok en triporteur improbable: c'est dire si je n'ai peur de rien et l'âme asphaltée et le coeur à quatre temps. Ceci donné, ce n'est pas sans le frisson prémonitoire que je confie ce qui me reste de destin aux quatre roues de la fortune automobile de Taipei ; et pour d'excellentes raisons. La première est que le trafic local est une corrida sauvage où s'affrontent, sur les rares espaces d'une ville construite avant les grandes prospérités, quelque trois cent mille voitures et trois millions de motos.

La deuxième est que le taxi sinensis est une race proliférante, farouche et maniaco-pressée pour qui un millimètre est toujours bon à prendre et le feu rouge une aimable fleur au passage saluée, une race connue pour ne reculer devant aucune intimidation afin de forcer des passages toujours étroits.

Enfin et c'est là le grand drame, le Chinois, être piétonnier aimable et tolérant mute instantanément à la catégorie précédente dès que son pied effleure un accélérateur: il en perd totalement l'humanité et concourt avec ferveur au pandémonium métallique qui par les trente sept degrés d'un été tropical et sous un chapeau délétère de pollution vaut les trois étoiles du Mi Che-lin.

Le résultat, je l'ai vu de mon balcon répété avec constance, en bas, au coin de la ruelle de l'Eau Vive: le motocycliste-fusée (sans casque, pour faire plus chic) s'enfilant le sens interdit et venant s'emboîter sur le taxi-parieur (sans ceinture de sécurité, pour être plus à l'aise) qui a brûlé le stop à quatre-vingts à l'heure. Sang et bris sur la vitrine défoncée (et pour cause réitérative jamais refaite) du mini-libraire dudit coin, lequel a tenu trois ans avant de laisser la place à une boucherie car tel devait être le karma de l'endroit.

Avant son départ, je lui avais souvent suggéré que le quartier uni demande à la mairie la pose de feux tricolores.
-Inutile, me disait-il, il y a là des gui (démons des âmes violemment exhalées) ipso facto insatisfaits et donc dangereux et propres à causer des accidents.
-Mais pourquoi des gui, argumentais-je faiblement...
-Parce qu'il n'y a pas de feu rouge, donc des accidents et des morts violentes.
-Mais justement si on met un feu rouge...< br> -Trop tard, il y a déjà eu trop d'accidents et trop de gui qui seront toujours là pour provoquer des accidents. .
...cqfd et fin de l'irrationnel... Voire, car prenez la route de Pinglin, un sacré tire-bouchon au sud de la ville, dans la montagne, où toutes les motos coupent droit les épingles à cheveux en semant derrière elle de l' argent factice pour apaiser les gui qui comme chacun sait (voir plus haut)...

Je concéderai volontiers que l'imposant code chinois de la route est d'un byzantinisme à défier l'entendement. En effet allez donc savoir pourquoi sur l'autoroute la file de droite est la file rapide si tel est le bon plaisir du conducteur et la file de gauche la voie lente si telle est l'humeur du camionneur de vingt tonnes. Et pourquoi dans les larges artères du nouveau Taipei, c'est la file du milieu qui tourne à droite, la file de droite va tout droit alors que la contre-allée peut aller à gauche ! (on fera utilement un schéma).

DES LIBERTES IMPRESCRIPTIBLES

Tout cela se résout très bien avec un copilote, un oeil dans la nuque et un bouddha collé sur le tableau de bord. Non, la vérité est que le Chinois conduit comme il se conduit, individualiste exclusif dont la tolérance touche vite à l'indifférence et pour qui le demi-tour complet sur voie rapide à six heures du soir relève d'un privilège absolu et imprescriptible : on le voit, on touche ici à un domaine délicat, celui du droit des gens et du statut des personnes. L'affaire la plus révélatrice à cet égard reste la saga de la ceinture de sécurité et du casque motocycliste dont bon nombre de bons esprits ont souligné le caractère prioritaire et salvateur. Ils en ont même convaincu quelques rares membres de l'assemblée législative... une pure perte, les textes de lois correspondants n'ayant jamais franchi le stade des commissions spécialisées sous prétexte qu'ils violaient les libertés individuelles. Sic.

On retrouve là une rémanence de la vieille philosophie du contrôle impérial : absolu et à tous les écheIons de l'administration dans les matières jugées essentielles, en substance l'orthodoxie politique et par voie de conséquence l'éducation, les média et les rites de la vie publique. Il dure depuis deux mille arts, se prolonge dans le régime actuel avec les inflexions de la modernité, certes, et ne surprend donc personne. En revanche et dans tous les autres domaines qui restent aujourd'hui (pêle-mêle l'initiative commerciale et industrielle des individus, l'urbanisme, la collection des impôts ou des ordures... la circulation automobile), le contrôle est parfois minimal. Les tentatives de son accroissement promu par les jeunes technocrates formés en Occident, voire au Japon, sont mal reçues par les larges masses qui vont jusqu'à la protestation ouverte et bruyante comme ce fut le cas il n'y a guère lors des essais de régulation des quelque cent mille vendeurs ambulants que compte la capitale.

La bipolarité est toujours source de surprise pour le visiteur de l'Ouest : d'une part l'ordre puissant de la façade de l'Etat, de l'armée (les gardes d'honneur sont repassés après avoir revêtu l'uniforme), de l'école et des grandes manifestations étato-idéologiques; d'autre part le désordre épique du domaine convivial, désordre tout apparent car il n'est pas aléatoire. II est le partage au mieux des intérêts contradictoires de chacun du territoire public dont l'Etat est le garant mais en aucun cas le gérant ou le propriétaire. Cet espace de liberté est un fabuleux contre-poids au non moins traditionnel autoritarisme gouvernemental qui sait d'ailleurs jusqu'où ne pas aller trop loin.

L'administration en est devenue prudente: l'introduction de mesures ressenties comme coercitives même si elles sont au fond d'intérêt général se fait avec une sage lenteur (parcages payants/ sabots de denver, contrôle de pollution et discipline de la circulation par exemple). Elle compense par la lente obstination et les habitudes changent à un rythme presque imperceptible dont la trace se lit au fil des ans. Cette dialectique est affaire de sociologie confucéenne pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur car l'entassement est programmé et l'encombrement arrangé de manière à permettre une mobilité minimale.

MON VOISIN ? JE M'EN FICHE !

Pour le pire car la tolérance touche franchement à l'indifférence pour qui n'est pas de son noyau social : polluer un inconnu n'est pas polluer. La République de Formose est la digne héritière de l'empire : comme lui, elle ne veut et ne peut gérer qu'une partie de l'espace communautaire ; aux larges masses de s'organiser et contre- organiser et elles ne s'en privent pas. La chose est moins apparente dans un Taipei qui porte la face de l'administration centrale que dans les provinces où elle fleurit avec une vigueur toujours renouvelée par un taux de croissance fatigant même pour l'Extrême-Occident qu'est le Japon, et avec un prix lourd pour l'environnement et l'esthétique.
Tel est sans doute un des sens de la démocratie chinoise et il faudra attendre le prix des imparables prospérités à venir pour que son centre de gravité se déplace vers celui d'un modèle plus occidental. Et encore peut-il être donné comme probable que ce sont des formes indigènes d'un moins d'Etat idéologique et d'un plus de gestion du patrimoine qui assureront les mutations déjà amorcées, lentes, bien sûr, car pas encore totalement consensuelles. Ce serait affirmer en d'autres termes, l'altérité de modèles non réductibles à des globalisations et rendre à certains miracles dont les économistes encombrent nos bibliothèques leurs caractères vrais : modernisation et non pas occidentalisation, capitalisation sur une génétique culturelle propre et non pas emprunts aux catalogues occidentaux de la modernité. Une promenade dans Taipei, pour exotique qu'elle puisse être, devient alors leçon de choses et de modestie.

© M D, Aujourd'hui en Chine, N °54, Paris, mai/juillet 1989

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