AD MALINDO

Le Quai Farqhar, ainsi les diplomates français du Malindo avaient baptisé les affaires étrangères locales, avait autorisé les chefs de service de la mission et leurs épouses à recevoir le nouvel ambassadeur au pied de la coupée. A la vérité, le groupe était réduit car l'ambassade n'était pas une grande ambassade et les services ni très nombreux ni très étoffés. Les postes françaises - et disait-on, les services du Département - ignoraient avec obstination le Malindo qu'ils plaçaient indifféremment en Afrique australe ou en Océanie, ce qui allongeait singulièrement les délais du courrier. Par un réflexe naturel, tous s'étaient disposé dans l'ordre sourcilleux des préséances de la liste diplomatique, le finissant chargé d'affaires en tête, pour la présentation des collaborateurs.

Le voilà, susurra Barut, ravalé d'un coup à son état de conseiller. Il avait passé cinq ans au personnel, connaissait l'annuaire diplomatique par cœur et possédait une mémoire sans faille des têtes et des travers de chacun. On savait déjà que la nouvelle Excellence était en fin de carrière, qu'elle devait cette promotion inattendue et in extremis à l'influence d'un beau-frère au mieux avec un des conseillers techniques de l'Elysée, qu'elle était usée par trente ans de dépêches prudentes et de courbettes incessantes sous les climats les plus dévastateurs de la planète, qu'elle était entrée au Département par la toute petite porte, au titre d'une modeste activité de résistant de l'après dernière heure et enfin qu'elle possédait un palmarès intellectuel et universitaire des plus microscopiques.

Sûrement pas un aigle mais un bon joueur de bridge, avait conclu la conseillère à qui on devait la plus large diffusion de ces aménités. Ces dernières portaient d'autant mieux que l'aimable personne cachait une âme venimeuse dans le corps rassurant d'une robuste ménagère. On lui faisait donc crédit dans les cercles de la capitale où les fonctions de son époux lui donnaient un accès occasionnel et où ses coiffures enfantines et les ramages bariolés de robes trop tendues sur un fessier copieux y étaient un sujet de constante dérision.

L'ambassadeur M. Robon descendait précautionneusement la coupée, suivi de son épouse née de Chambiraud. Le cruel soleil du Malindo ne laissait rien ignorer des raccords du maquillage qui dissimulait mal les atteintes d'un long voyage et, plus grave, celles plus irréparables de l'âge. Il cachait mieux un grand vide intérieur creusé au fil des coquetèles innombrables et identiques. Le demi-sourire était trop pérenne pour être entièrement naturel.

Le conseiller qui, bien qu'on lui prêtât une bonne plume, ne serait jamais ambassadeur (ce que sa femme ne lui pardonnerait jamais), entamait les présentations rituelles.

Le Colonel d'Archival, attaché des forces armées, et Madame d'Archival. Le colonel rentre l'estomac qu'il avait bombé, sortit les médailles qu'il avait nombreuses et se pétrifia de respect en tentant d'amollir la virilité de sa poignée de main. Fantassin d'état-major, il avait été éperdu par une nomination inespérée. Une fréquentation assidue des théâtres extérieurs (loin des fronts, il est vrai), un goût pour les langues qui lui resteraient étrangères et la difficulté qu'il y avait à le promouvoir dans l'hexagone l'avaient désigné au choix de la rue Saint Dominique. Le colonel n'était pas intelligent mais ne le savait pas. Il n'avait pas toujours la prudence de se réfugier dans le silence; ses théories sur l'avance des guérillas communistes dans les jungles écartées du Malindo restaient un des morceaux de bravoure les plus appréciés du déjeuner mensuel des attachés militaires, avec le piment supplémentaire d'un anglais péniblement scolaire.

Madame d'Archival, née Petit, était une superbe créature dont les blondeurs dorées étaient miraculeusement inattaquées par les rigueurs tropicales, sinon par les enseignes de la Jeanne d'Arc et autres navires-écoles en visite de courtoisie aux frontières du monde libre. Ses altercations conjugales en tous lieux et sur tous les sujets, sa liberté d'allure et l'appétit sans artifice de ses passions étaient des divertissements attendus dans les soirées malindaises, autrement et trop souvent bien ternes. Elle se piquait en outre de connaissances en art et trafiquait activement sur les bouddhas nord-malindais que d'obscures complicités lui permettaient d'exporter, en dépits des interdits locaux, vers les antiquaires du boulevard Saint Germain. Ce poste était pour elle le couronnement d'une vie d'effort, depuis les temps difficiles de la petite épicerie maternelle à Reims et le mariage avec un officier désargenté, mais officier tout de même et à particule. Elle entendait faire honneur à toutes les nouvelles facilités et s'y employait avec ardeur.

L'ambassadeur lui baisa la main et dit à l'heureux possesseur de la merveille qu'il avait entendu parler de lui au cabinet des armées. Il se garda de lui préciser que c'était en terme peu délicats et que crétin rimait avec catin. D'Archival n'était pas habité par le doute et n'imaginait pas un seul instant qu'il ne fut pas un officier hors pair; ses décorations étaient là pour le prouver. Il prit la chose comme un compliment mérité et en eut du plaisir.

M. Gibaut, attaché commercial, et Madame Gibaut, continua le conseiller.
Le traitement habituel était, par courtoisie, celui de conseiller commercial, mais la diminution mettait merveilleusement en rage Madame Gibaut, dragon sans âge mais non sans férocité. Elle était de surcroît la championne indiscutée de la gaffe toute catégorie et du pied olympique dans le plat. N'avait-elle pas confiée à l'épouse du ministre des finances que les chinois étaient une nation de boutiquiers grippe-sous, oubliant que le dit ministre était un pur céleste natif du Cantonnais! N'avait-elle pas claironné, lors de la réception du quatorze juillet, devant un cercle choisi d'auditeurs, que le colonel était aussi cocu que décoré, négligeant le fait que le colonel était à trois pas derrière elle, pas fin mais pas sourd ! Gibaut, abattu par tant d'infortune conjugale, n'avait même plus la force de divorcer. Il se réfugiait dans le silence et se protégeait du monde extérieur en portant le moins possible ses lunettes de myope. Il se réjouissait de la solide inimitié qui opposait sa femme à tous les collègues et épouses de collègues car elle limitait le nombre de soirées mondaines et lui laissait du temps pour sa collection de timbres, la seule passion qui le rattachait au monde en l'absence de progéniture. Un autre espoir de passion, en la personne d'une accorte malindaise de dix-huit printemps serveuse au Club Farqhar, avait été réduit à néant par les torrents d'indignation bruyante de son épouse charitablement informée par la bonne Mme Barut.

Le premier secrétaire - il n'y en avait pas de deuxième - et Madame Jouanne étaient vraiment de la carrière. Lui, parce qu'il sortait de l'ENA et qu'il avait opté pour le Quai par choix personnel et non en raison de son classement. Elle, parce que fille de gendarme, elle entendait faire de son époux un jeune ambassadeur. Elle y mettait ce qu'il fallait de bonne éducation, de savoir vivre et de fausse gentillesse pour donner le change et surveillait le travail de Jouanne, comme elle l'appelait, avec la sévérité d'une gouvernante et l'adresse d'une sous-maîtresse expérimentée. Il se laissait faire, bonne pâte et conscient de ses talents, légèrement méprisant pour un pays trop petit pour ses capacités, habillé des costumes chers aux jeunes élites de la rue Saint Guillaume; seule note sévère, des lunettes cerclées d'écaille noire dont le choix avait été celui de son épouse, un bon choix d'ailleurs qui tempérait la jeunesse de son visage d'une touche d'intellectualisme distingué.

L'ambassadeur sut cacher sa méfiance et un rien de jalousie pour ce qu'il n'avait pas été, et puis, il fallait être prudent: le jeune Jouanne avait passé quelques mois au cabinet du secrétaire d'état. Il fut paternel avec le mari et gentil avec l'épouse avant de passer à Desfossé à qui on donnait du Monsieur le Consul, bien qu'il fut un très modeste cadre B.

Desfossé était un être étrange, au regard fuyant, à la lippe rouge et molle dans un visage étroit et sévère, le tout mis en valeur par la coquetterie outrancière de sa mise. Il était haï de ses subordonnés et des rares français de la colonie excédés par l'application coupante qu'il faisait des règlements auxquels il portait un amour immodéré. Il en nourrissait un autre pour l'électronique appliquée et remplissait maison, auto et bureau des plus coûteux et plus récents gadgets nippons. Sa voiture, plus grosse que celle de l'ambassadeur (grave erreur), était aussi l'objet des soins les plus affectueux; il l'utilisait chaque dimanche pour de longues randonnées sans but mais à haute vitesse. Anabella, sa femme, était la fille d'une indienne de Pondichéry et d'un métis anglo-libanais des anciens comptoirs bataves. Elle paraissait indienne et pour des raisons obscures mais à l'évidence très sérieuses, en concevait une honte insoutenable. Elle avait fait chasser le chauffeur tamoul du consulat au secret motif qu'on eut pu le croire de sa famille lorsqu'il la conduisait en ville.

L'ambassadeur la trouva jolie et crut lui faire une gentillesse; il lui confia qu'il avait été en mission à la Nouvelle Delhi et qu'il avait adoré l'Inde (bien qu'en son for intérieur il avait honni l'Inde, les Indiens et leurs incompréhensibles indianeries ). Anabella y vit une allusion oblique et perfide à son teint et décida que le nouveau patron avait choisi de l'humilier en public, car l'échange avait été suivi par tout le groupe avec l'intérêt renouvelé de la méchanceté apitoyée.

Legros, l'attaché culturel, fut le dernier que Barut présenta. Il était grand, barbu, pédéraste et hispanisant. S'il pouvait trouver au Malindo quelques secours sur le troisième point, il n'en allait pas de même pour le quatrième. La culture malayo-arabo-chinoise du pays, les rites élaborés d'un bouddhisme candide et syncrétique et la naïve tortuosité de ses habitants lui étaient irrémédiablement fermés. Le dialecte local, dont on disait qu'il avait dix tons, lui sonnait comme un pépiement offensant, habitué qu'il était aux puissantes périodes castillanes. Il devait d'ailleurs sa nomination à une série de hasards administratifs et se consolait en finissant sa thèse d'état sur la pensée de la mort dans l'œuvre de Federico de Lupe de las Casas (1639-1685), un mystique péruvien. Dans son esprit, la thèse devait immanquablement le ramener au Mexique où il avait laissé son cœur. Il en avait aimé la religiosité sauvage, la violence nue et le parfum de terre nouvelle, sans parler des jeunes indios dorés sur tranche. Alors, se me cago en el Malindo...

L'ambassadeur, flanqué du conseiller et du secrétaire qui avait habilement coiffé le militaire au poteau, l'ambassadrice solidement encadrée par Mmes Barut et Gibaut qui ne laisseraient le soin à personne d'être les informatrices privilégiées de la première dame de la mission, se dirigèrent vers le salon d'honneur de l'aéroport où attendaient, Vanto, le chef-adjoint du protocole malindais et le petit personnel de l'ambassade.

Vanto était un Malindais d'origine juive irakienne, infini polyglotte et sans trop d'illusions sur les diplomates en général et les Français en particulier. Il avait en effet passé plus de dix ans à Paris d'où il avait ramené une connaissance intime de la cuisine française et une cirrhose assez avancée. Il entretenait pieusement les deux car il était l'invité obligé de toutes les soirées gauloises de la capitale et de quelque envergure sociale, étant l'un des rares indigènes à parler notre langue.

Il savait aussi d'expérience à quel rang se situait son pays dans les préoccupations parisiennes. Le Malindo, à vrai dire, ne méritait pas l'excès d'ignorance dont le Quai témoignait à son égard. La seule excuse de la maison, pour autant que cela en fut une, résidait dans le fait qu'elle avait passée de longues années, les yeux braqués sur l'Indochine. En dehors d'elle n'existaient, en Asie, que la Chine (de Gaulle obligeant) et le Japon (les vilains petits copieurs jaunes). De toute façon, la chose importait peu. Si la France avait une politique étrangère, ce qui n'était pas évident sous les tropiques écartés, cette politique n'était plus faîte au Quai d'Orsay depuis belle lurette, mais de l'autre coté de la Seine. Là, on ne s'intéressait qu'aux très grandes affaires, celles que la taille et la fortune de la France lui destinaient de toute éternité louis-quatorzième.

L'histoire du Malindo, à cette aune là, était moins glorieuse. Au dix-huitième siècle, elle avait été nourrie de luttes confuses et interminables entre les sultans malais, des tribus dayak, des pécheurs bugis et quelques roitelets thaï. Au début du siècle suivant, la rude compétition coloniale anglo-hollandaise était venue ajouter un piquant supplémentaire. Albion avait perfidement gagné et fédéré l'ensemble avant d'en faire une colonie de la couronne. Sous la pax britanica, les établissements avaient prospéré et attiré tout ce que cette moitié du monde comptait de miséreux entreprenants: Cantonais et Foukinois que les convulsions de l'empire chinois expulsaient vers les terres plus grasses du Nanyang, Indiens de tous dialectes et poils chassés par la crise économique créée chez eux par ces mêmes anglais, gens de Sumatra à qui la rude poigne batave n'apportait pas toutes les satisfactions, des Japonaises qui peuplaient les bordels à l'est de Rangoon, un petit contingent de Juifs moyen-orientaux. Les Japonais vinrent plus tard et leur occupation sema les graines de l'indépendance. Les Anglais y consentirent assez gracieusement et se retirèrent en ordre d'un état déjà prospère sinon très moderne.

Les élections générales qui suivirent l'accession à l'indépendance amenèrent au pouvoir un métis chinois dont le premier soin fut de mettre en prison les communistes grâce à l'alliance desquels il avait été élu. Il les y laissa jusqu'à la confession libre et télévisée de leurs erreurs doctrinales. Son deuxième mouvement, moins simple mais aussi réussi, fut de faire du Malindo un état raisonnablement prospère, débarrassé de son endémique corruption, affranchi des sanglantes luttes religieuses fort à l'honneur dans la région et doté d'une police qui ne barguignait pas avec les principes. Il devint vite clair que la politique appartenait à ceux que le président appelait à la faire et qu'on demandait aux autres de travailler dur, de s'enrichir et de ne plus cracher par terre. En vingt ans de ce régime spartiate, Malindo était devenu un partenaire avec lequel il fallait compter dans la région et qui compterait demain dans le monde.

De tout cela, l'ambassade rendait compte avec componction et sérieux mais les dépêches, rédigées à base d'AFP et de presse locale, n'étaient jamais lues que par le rédacteur de base car il ne se passait jamais rien au Malindo. Les gens y travaillaient en paix, les élections étaient calmes et démocratiques, sauf pour les communistes, s'entend. La chose ne chatouillait guère que les purs d'Amnesty international et le correspondant du Monde dans la région, protestant coincé par une chaude-pisse trop jeune et trop jaune attrapée. Il était, de toutes les façons, déconsidéré, ayant trop souvent confondu les lendemains qui chantent avec les arrière-cours des boucheries totalitaires.

Avant l'indépendance, le ci-devant consulat de France, se fondant sur l'alliance avec les communistes, avait prévu une descente rapide du rideau de bambou et l'avait fait savoir urbi. La seule banque française de la place avait réalisé ses avoirs, vendu pour une misère son bâtiment sis sur ce qui deviendrait un des plus beaux golden mile du monde capitaliste et fermé ses volets. Cette attitude exemplaire avait écarté pour longtemps les Français de ce qui se transformerait en une des Mecque des affaires. Les banquiers reviendraient, lentement, et l'œil chaviré de sous-entendus s'enquerraient de la stabilité du régime et de la validité de la théorie des dominos. Les Américains et les Nippons s'enquerraient moins et agissaient plus, à la grande satisfaction de leurs actionnaires et du ministère local des finances. Les Français, à leur défense, payaient la proverbiale incapacité des services commerciaux de l'ambassade, luxueusement rebaptisé poste d'expansion économique, dont les agents devaient leur carrière à toute autre chose que le commerce, activité, à la limite, un peu répugnante.

La chute de l'Indochine avait rabattu sur le Malindo quelques entrepreneurs chassés par les vents rouges de l'histoire. Ils avaient vite lâché prise car, après les délices de Saigon ou de Vientiane, ils avaient perdu de vue les pratiques de la concurrence et, même, du travail. Ils ne parlaient pas l'anglais qui était devenu, au moins le malinglish, le sabir des affaires. En plus, les mœurs malindaises devenaient plus sévères qu'il n'était de rigueur en Asie. Le président n'était pas un rigolo sur ce point et, avec l'âge, tournait fâcheusement à l'ascète.

Tout se comble, comme les trous du sapeur Camembert et le Quai, avec vingt ans de retard, se réveillait. Il n'était pas interdit de penser que, dans les dix années à venir et sous réserve de l'alternance politique, une auguste visite française honorerait le Malindo. La chose permettrait peut-être de comprendre pourquoi la moitié des marchandises vendues dans les supermarchés français en provenait.

Non, se disait Robon, comment croire à cette nomination si inespérée qu'il devait, il ne le savait que trop, à la bienveillance méprisante du beau-frère, vite et haut promu, et à son amitié avec ce jeune ambitieux de l'Elysée. Certes, ce poste réparait l'injustice d'une carrière lente passée dans des postes sans gloire mais non sans dangers (sanitaires à tout le moins), trop souvent sous la houlette de patrons haïssables et quelquefois dérangés.

Il se rappelait avec terreur son premier patron, consul de France à Garimo, un vieil excentrique sale et méchant, et sa marotte: le péril jaune. Dieu sait ce que Garimo, principal port bananier du Bolivar et pot de chambre du pacifique, pouvait avoir à craindre des jaunes, pas si fous que d'y risquer leur santé. Il n'y avait même pas d'épicier chinois car tous les fils des Han avaient émigré, dès le début du siècle, vers le Libertad voisin, plus sain et plus civilisé. En dépit de la chaleur infernale sur la lagune et de la manifeste indifférence des indigènes pour tout ce qui n'était pas banane, jeu de tarots, négresses robustes et alcool de maïs, le consul caressait furieusement sa lubie et inondait la direction d'Amérique de dépêches farfelues; l'absence des chinois de Garimo était une preuve a contrario de leur perfidie et de leur intérêt constant pour cette position que nul encore n'avait qualifié de stratégique, vu l'envasement de l'estuaire.

Après ce bref mais épuisant poste, il avait été nommé à Manfigirek, dans le sud de la Lambie, aujourd'hui le Zoula-Bara. C'était un de ces comptoirs qui, au temps de Fachoda, avait eu une certaine importance pour le contrôle de la navigation sur le fleuve Bara. Depuis ces gloires oubliées, tant le ministère des colonies que son successeur, le régime Zoula, avaient laissé croupir Manfigirek malheureusement peuplé d'une ethnie minoritaire christianisée par les pères blancs. Elle restait pourtant la deuxième ville du pays et le grand marché de la noix de kola. On l'atteignait de la capitale en douze heures de Land-Rover, sur une piste qui ne méritait son nom qu'à la saison sèche, à travers un paysage plat et gris d'une savane basse d'où émergeaient de gigantesques baobabs sans ombre.

Manfigirek était une triste bourgade de banco et de tôle ondulée où seule la chancellerie cum résidence était en dur; il y était naturellement chef de poste et régnait sur une poignée de coopérants qui apportaient, sans illusion aucune, le savoir au lycée et la technologie pour le développement. Il restait aussi quelques libanais qui vendaient les pagnes et l'huile, mais ceux-là même désertaient car le gouvernement avait créé une centrale d'achat socialiste de la noix de kola. Les paysans regrettaient la colonie et le bon vieux temps des exploiteurs libanais qui faisaient des facilités, ce que n'autorisait pas le nouvel office. Il payait la noix en papiers invérifiables et honorés partiellement avec d'effrayants retards.

Les installations mal entretenues de l'ancien cercle sportif abritaient un restaurant où les derniers libanais, rarement rasés et toujours en sueur, ressassaient nostalgiquement les souvenirs d'une autre ère. C'était la seule distraction de la ville avec les brèves étreintes de sa ménagère guinéenne. Une fois par mois, au moins au début de son séjour, il prenait la Land et allait passer la fin de semaine à la capitale; déjeuner rituel chez l'ambassadeur, dîner au club franco-zoula avec un collègue et fin de soirée non moins rituelle chez Zaza où une obscurité charitable abritait des charmes usés mais caucasiens. Il en arrivait presque à regretter le Garimo, les filles poivrées du fleuve, les fiestas brutales et bruyantes et les révolutions périodiques.

Fort opportunément, le Quai, dans une fièvre récurrente de rationalisation ou bien soudainement conscient que les eaux de l'histoire avaient beaucoup coulé autour de Manfigirek, supprima le consulat.

Sa nomination au service des archives lui apparut comme une délivrance, sinon comme une véritable promotion. Il fit connaissances des joies parisiennes et fréquenta avec application les salles de théâtre et de concerts. Les vacances le ramenaient en Touraine où son père avait pris sa retraite de proviseur dans un aimable village aux frontières du Berry. Il en aimait les collines douces, les lumières délicates des longues soirées d'été et les lumineux matins d'hiver au soleil froid. Au cours d'une partie de tennis au stade municipal, il rencontra Isabelle, fille de toute petite noblesse désargentée mais fière encore. Le projet d'union plut aux deux familles et les fiançailles furent décidées avant la fin de l'été, qui, cette année là, avait été particulièrement chaud. Isabelle se résigna sans effort et sans passion excessive. Sa mère ne manquait pas de lui faire valoir qu'elle était montée en graine, que les partis ne se bousculaient pas et qu'elle n'était pas de ces beautés qu'on se dispute. Elle savait ces choses et ne se donna pas le plaisir de résister à sa mère qui était fort autoritaire. De cette union, elle n'eut aucun enfant ni aucune joie particulière car elle haïssait les voyages et le Toulousain lui apparaissait déjà comme une terre ultramontaine.

La nomination de Robon à New York l'arrachait à tout ce qu'elle aimait, la France provinciale, la famille, les lents étés au bord de l'étang. Le rythme mondain effréné des Nations Unies lui enleva le peu de vitalité et de spontanéité qu'elle possédait; elle adopta le silence et ce sourire à demi dessiné qui la quittaient rarement. En plus, son époux commençait à l'assommer car il avait encore des illusions. Il voyait dans ce poste une occasion de faire remarquer ses talents au chef de la Délégation promis, assurait-on de toutes parts, au plus radieux des avenirs de la carrière. Il se fit surtout remarquer par une propension naturelle à ne pas prendre de responsabilités, à tourner sept fois sa plume dans l'encrier et par l'obstination douloureuse qu'il mettait à ne pas comprendre certaines choses élémentaires. Il mit les jugements sévères de son chef au compte d'une animosité personnelle et ne s'étonna pas quand on lui proposa un poste au Département, de sous-directeur au service du courrier. Il fit passer cette nomination comme une réponse au désir de sa femme de retrouver la France. Personne ne fut dupe. Ni son épouse, ni ses collègues, ni lui même. C'est pourtant à ses nouvelles tâches qu'il sut donner le meilleur de ses qualités. S'il était sans esprit de décision et sans imagination, il n'était pas sans méthode. Il s'étonna du rare plaisir qu'il prenait aux travaux répétitifs. Robon, écrivait son chef de service, est un agent consciencieux et sûr. C'était très largement suffisant pour être candidat à un des postes paru dans la transparence.

Au Cochampa, où il avait la charge quasiment honorifique de la section des intérêts belges, c'était la drôle de guerre. Isabelle accepta avec reconnaissance cet entracte dans la vie conjugale. Le Monde faisait état du bombardement de la capitale et du Lycée Bossuet: les communistes ne respectent rien. L'improbable Caravelle d'Air Cochampa le déposa à Loang-Dem, la capitale encore très partiellement protégée des obus par les inondations du Mékong. Loang-Dem était fleurie et active; les batteries de canons, les remparts de sac de sable et les mouvements de troupe n'arrivaient à convaincre personne de la réalité du conflit. Les soldats étaient des enfants qui rentraient du front, le soir, en pousse-pousse. Il y avait même de l'euphorie dans l'air car, de l'ambassade américaine venaient d'apaisantes rumeurs sur la réouverture prochaine du Mékong à la navigation et sur la reprise en mains des troupes gouvernementales par des conseillers expérimentés.

Sa position de protecteur des intérêts belges l'écartait de la rédaction des notes politiques, ce qui lui convenait grandement, car la situation, disait-on pudiquement, était fluide. Seul, l'attaché militaire refaisait Dien Bien Phu avec la même clairvoyance que la première fois. Il essayait de faire taire l'agent de la piscine qui entretenait des relations confiantes et lucides avec les barbouzes de l'oncle Sam. Les rencontres avaient lieu chez la Cousine, une honorable fumerie d'opium protégée par la police ou chez Gisèle, un petit bordel familial, bien rempli et achalandé. Jusqu'au dernier jour, Loang-Dem oublia sa guerre et les bombardements devenus journaliers et se berça des plus folles espérances de règlement pacifique d'un conflit sans cause autre que celle généreusement créée par les américains au profit d'une guérilla réduite en hommes mais idéologiquement très armée; forcément, ses chefs avaient été formés en Sorbonne.

Le Quai qui ne voyait rien et le chargé d'affaires qui ne savait rien échangeaient de copieux télégrammes pour remettre à demain la lourde décision d'une rupture des relations diplomatiques et de l'évacuation de la colonie française. L'arrivée des communistes mit tout le monde d'accord. Les étrangers, russes compris qui moins que quiconque avaient su lire l'histoire dans le bon sens, furent priés sans courtoisie d'évacuer le pays qui s'enfonça dans la nuit des fameux petits matins chantants. On évita, dans la déroute finale, de donner des passeports de complaisance aux vieux complices de la France, qui, le drapeau tricolore amené, furent derechef conduits à la décharge publique pour abattage immédiat.

Robon revint en France avec le sentiment d'un incompréhensible gâchis et d'une gigantesque mystification. Les journalistes et intellectuels de gauche, qui avaient accueilli avec effusion l'arrivée du régime pur et dur et l'avaient défendu contre les plus monstrueuses évidences, mirent du temps à retourner leurs vestes de commis boucher et à entonner les trompettes des droits de l'homme qui ne les avaient pas attendus pour faire d'épouvantables couacs. Certains y remplirent même leurs poches tant il est beau de voir un penseur progressiste confesser ses erreurs, la plume mouillée, dans un best-seller de six cents pages.

Robon ramena aussi de l'affaire qu'il n'était pas plus peureux que les autres, que l'opium vaut le voyage si on en abuse pas, et qu'une asiatique bien formée vaut trois poitevines dans les abords et les jeux de l'amour. Sur ce dernier point, il avait acquis une belle expérience car le plaisir était sanctifié par la guerre toujours proche et le sentiment de la dernière cigarette du condamné.

On l'envoya purger les excès commis chez la Cousine et Gisèle au Qsar el Radhat où, en récompense des services rendus à la cause belge, il fut nommé conseiller. Il retira de ce séjour quelque mépris pour les Radhati qui n'avaient pour eux que leur pétrole. Leur indolence, l'exploitation éhontée qu'ils faisaient de la main d'oeuvre étrangère et le puritanisme exacerbé de l'islam qsariote rendaient la vie peu aimable et plus grave, très chère. Le sultanat, écrivait-il à ses parents, c'est du sable, du pétrole et des banques, le tout mijotant dans une chaleur peu chrétienne. L'activité du poste était réduite car le vieux sultan qui dirigeait la pompe à essence avait la main de fer dans un gant de fer. Tout ce qui n'était pas interdit n'était pas permis et les affaire de l'état étaient celles de la famille sultanale; les gens bien informés étaient peu nombreux et d'une discrétion totale. L'indicateur de la température politique était un index composite intégrant le taux local interbanque et le nombre de barils d'huile produits dans la journée. Il avait goûté, dans cette clinique, les joies du commandement ayant été chargé d'affaires par trois fois. Son patron était un sceptique qui préféraient la Garonne au Golfe et le porc au mouton. Les Radhati étaient peu engagés dans le monde et concevaient mal l'utilité des diplomates et les raisons obscures qui les amenaient à fréquenter leur pays, sans profit évident: ils n'étaient pas même capables de s'offrir des voitures décentes. Isabelle avait honni le sultanat. Elle ne pouvait aller au bazar sans se faire flatter la fesse par des mains anonymes et pressées. Robon la consolait et se disait que les Bédouins devaient être furieusement privés pour se laisser aller à des privautés que lui même ne pratiquait plus depuis belle lurette.

La température glaciale du salon d'honneur tira Robon de ses rêveries. Il échangea les chaleureuses banalités d'usage avec Vanto, accepta le verre d'orangeade que lui présentait une jolie créature en sarong ka malindo, le costume national et se tourna vers le petit personnel, comme on continuait à dire, généreusement. Si l'on exceptait un fond de secrétaires aventureuses détachées par l'administration centrale, il résumait assez bien les convulsions coloniales et post-coloniales de la région.

Madame Chabrier, secrétaire de l'ambassadeur, était une belle chinoise du Laos, un peu mure mais qui portait encore admirablement la jupe traditionnelle de son pays natal. Elle habitait le Malindo depuis vingt ans et y avait débuté à l'ambassade royale du Laos qu'elle devait rapidement quitter, par suite d'une rare prescience historique, pour s'engager aux cotés des Français. Ses dons linguistiques, les soins asiatiques dont elle entourait ses patrons, sa connaissance sans faille du gotha malindais et les rapports amicaux qu'elle entretenait avec des ministres l'avaient vite hissé au premier rang des secrétariats et à la nationalité française. Son caractère ombrageux et son dévouement aux ambassadeurs successifs, le rempart qu'elle constituait autour d'eux la rendaient indispensable; c'est à elle, conseillait-on au nouveau venu, qu'il convenait de faire la cour en premier pour atteindre le sommet et s'en faire entendre. L'ovale de son visage, sa réserve de bon ton et sa dignité plurent à Robon, moins à sa femme qui avait lu Pierre Loti et connaissait de réputation les sortilèges asiatiques.

Ben Choukran, malgré son nom était indien et avait préféré l'émigration à la Partition. L'islam lui permettait de couper à ses devoirs de comptable, le vendredi, devoirs que d'ailleurs il remplissait à la satisfaction de tous et à sa propre satisfaction, malgré le salaire dérisoire que la République aimait à réserver à ses lointains recrutés locaux. Un cousinage technicien et étendu lui permettait de contrôler les travaux et les approvisionnements de l'ambassade. Le Quai d'Orsay reculait, depuis des années, à la dépense d'un nouveau central téléphonique pour remplacer celui installé par les Anglais à la veille de l'indépendance, alors que le bâtiment abritait l'administration des douanes de Sa Majesté. Le cousin Jeyaratnam effectuait de nombreuses visites au central, souvent pour le réparer, souvent aussi pour le mettre en petite panne, quand ses réparations tardaient trop à se dégrader. L'affaire durait depuis longtemps, le central avait mauvaise réputation, mais pas le réparateur dont chacun louait la diligence et l'industrie.

Le cousin devait aussi donner un coup de main aux dégâts des eaux causés aux toits de la chancellerie et de la résidence par les typhons venus du golfe du Bengale. Qui s'étonnerait d'une méchante petite fuite en plus après le passage de cette punition du ciel? Ainsi, les toitures contribuaient, comme le central, aux revenus du comptable et lui permettaient de supporter, mieux que ne l'avait fait une médaille du travail tardivement accordée, l'exiguïté de son salaire.

Ben Choukra servait aussi de comprador pour l'attribution des visas à la communauté musulmane qui, inch'Allah, s'intéressait plus au commerce des tissus qu'à la propagande de la foi. Le couloir menant à la comptabilité en prenait quelquefois un parfum de caravansérail. Il était intouchable, vieux serviteur de l'état, médaillé, on l'a vu, père de treize enfants dont trois étaient francophones; il représentait l'essence de l'attachement des vieux allogènes à notre pays et à sa démocratie généreuse. Il ne l'ignorait absolument pas.

Le chauffeur-courrier-factotum était un géant sikh au nom imprononçable abrégé en Singh et à l'anglais très marqué par les roucoulements de sa langue maternelle. D'une gentillesse inépuisable, il savait tout sur tout (il avait succédé à son père, le vieux Singh) et suppléait traditionnellement à l'incurie des consuls qui s'obstinaient à ne pas savoir l'anglais et à ignorer les finesses, considérables il est vrai, des formalités de dédouanement. De ces fonctions officieuses mais vitales, il avait retiré le surnom de Singhbad le douanier. Il vivait, avec sa tribu, derrière la chancellerie, dans une maisonnette de kampong où son épouse concoctait un puissant curry. La brise de mer aidant, son parfum envahissait de temps en temps les salles de derrière, dont celle du chiffre, ce qui n'avait pas été sans émouvoir le nez sensible d'un inspecteur des postes diplomatiques. Singh était lui aussi une de ces institutions qu'on ne dérangeait pas pour de telles broutilles, sommes toutes, dans la note pittoresque du pays.

Petit personnel aussi, la téléphoniste javanaise au sourire immobile, le sergent-chef breton et bougon secrétaire du militaire, le chauffeur de Son Excellence, vietnamien sans âge, traditionnellement corvéable à merci. L'ambassadeur accorda à ce monde anonyme et respectueux de molles poignées de main, gagna un sofa bien mérité et se concentra sur son orangeade.

retour à la page d'accueil