Singapour : une minorité musulmane choyée par l'état


Les performances économiques de la cité-état et son rôle croissant dans la région laissent souvent dans l'ombre nombre d'aspects originaux de son modèle social. En particulier, le pluralisme religieux de la population, sa tolérance et la laïcité de l'Etat sont une conjonction trop rare pour ne pas mériter quelque analyse. Le pluralisme religieux résulte naturellement de la composition ethnique de l'île, sans pour autant en être le décalque exact ; Pour une population de 2,27 millions d'habitants au 1er janvier 1976, on comptait 76% de Chinois, 15% de Malais, 6,7 % d'Indiens, Pakistanais et Ceylanais, 2,2 % divers (Européens, Eurasiens...) et une mosaïque religieuse non moins impressionnante.

Le bouddhisme mahayana compte environ 1,3 million de fidèles chinois et 120 lieux de culte, au sujet desquels, pour être plus précis, il faudrait analyser les adhérences taoïstes et celles du culte des ancêtres et du shamanisme. A signaler également quatre temples theravada.
Les fidèles de l'islam s'identifient principalement à la minorité malaise (rite chaféite) et disposent de 90 mosquées. Les Indiens et les Pakistanais musulmans, sunnites également, sont de rite hanéfite. Il existe en outre de petits groupes d'Iraniens chiites, d'Ismaéliens et de Chinois convertis.
Le christianisme compte 200 000 fidèles répartis également entre catholiques (26 églises) et quelque 25 dénominations protestantes principales (110 temples) ; L'origine ethnique est chinoise à 60 % .
L'hindouisme intéresse environ 100000 Indiens disposant de 34 temples ; 15000 Sikhs fréquentent 12 temples.
Pour être complet, il faut signaler l'existence de groupes encore plus minoritaires : 500 juifs, avec 2 synagogues, et quelques chrétiens syriaques, des zoroastriens et jaïnistes, tous d'origine indienne.
[ Les données chiffrées qui précèdent ont été communiquées par les églises et les associations religieuses et, comme telles, ne sauraient être qu'approximatives ]

La grande paix religieuse de Singapour depuis l'indépendance est sans nul doute le résultat de la politique laïque menée avec continuité et détermination par le gouvernement de M. Lee Kuan Yew, politique qui trouve inspiration et justification dans des considérations rarement développées officiellement : Le souvenir de l'utilisation politique des fanatismes musulmans dans la région (Singapour 1964, Indonésie 1965, Malaisie 1969) ; La tradition britannique de tolérance qui a largement prévalu depuis la création de la ville ; La présence continue au pouvoir d'une équipe en grande majorité chinoise probablement imprégnée du relatif désintérêt religieux qui, de l'avis même de leurs pasteurs, marque bouddhistes et chrétiens chinois ; L'accent mis depuis douze ans sur le développement économique qui mobilise exclusivement et sans relâche la communauté, contribuant ainsi à l'écarter de la religion comme seule valeur (apparition du " moneytheism " ) et donc de la religiosité ; L'intime liaison des équilibres racial et religieux, même si, comme on l'a vu, composition ethnique et mosaïque religieuse ne coïncident pas totalement.

Si cette paix religieuse est apparente pour l'œil de l'observateur le moins averti, la laïcité gouvernementale ne l'est pas moins, même si elle est rarement explicitée en philosophie politique. Elle se manifeste plus dans les actes que dans les textes. On peut noter d'abord l'absence totale de statistiques officielles concernant les religions et de la mention du terme même de "religion " dans les actes de l'Etat, qui pourraient impliquer discrimination ou intervention de sa part en la matière.

Les médias sont d'une discrétion absolue sur les problèmes religieux et sur les rares conflits entre l'administration et les églises. La Bible est utilisée pour le serment de tous les témoins en justice quelle que soit leur religion : Les chrétiens jurent, les autres affirment... détail révélateur de la minutie laïque et de la pérennité des traditions d'outre-Manche. Le prosélytisme religieux est apparemment, sinon interdit, du moins fortement découragé, tant dans le public que dans les écoles, même confessionnelles.

La position gouvernementale en ce qui concerne la construction des lieux de culte dans les villes nouvelles (210000 logements neufs entre 1960 et 1975) est également révélatrice de cette neutralité religieuse de l'Etat. L'Office constructeur réserve les terrains pour les édifices du culte dont la responsabilité et le coût de la construction sont à la charge des communautés religieuses. Légère entorse à ces dispositions, l'aide technique apportée à la communauté musulmane, la plus pauvre de l'île, car, en dépit des efforts gouvernementaux, les Malais restent encore au bas de l'échelle sociale : chaque musulman paie une modeste contribution volontaire collectée, comme les charges sociales, par le Central Provident Fund (Fonds central d'aide sociale) et versée au Mosque Building Fund (Fonds pour la construction des mosquées) créé à l'instigation du gouvernement. Cette relative sollicitude de l'Etat envers les musulmans sera évoquée plus loin avec plus de détails, car elle est un des aspects importants de la politique des religions dans la cité-état. Il faut signaler, en outre, l'existence de deux institutions originales destinées à faciliter le dialogue entre les églises et le pouvoir :
L'Organisation inter-religieuse de Singapour qui regroupe les représentants de chaque religion et dont le but est "d'établir une coopération entre les leaders des religions sur des questions approuvées par toutes les religions " L'Organisation se désigne ainsi elle-même comme un conseil oecuménique au service de la discipline sociale prônée par l'ensemble des confessions ( sauf les Témoins de Jéhovah, interdits à Singapour)
Le Conseil présidentiel pour le respect des droits des minorités, dont les délibérations sont tenues secrètes et qui est à la fois conseil du gouvernement et avocat des minorités en cas d'atteinte à leurs droits et de conflits éventuels.

Ces conflits existent mais apparaissent rarement au devant de la scène et sont toujours réglés de manière discrète. Ainsi, l'église catholique a supporté en silence l'intense politique anti-nataliste du gouvernement, tant qu'elle l'a considérée comme une affaire entre le gouvernement et les citoyens. Mais, à la suite des mesures privilégiant l'admission dans les écoles (catholiques comprises) des enfants dont l'un des parents s'était fait stériliser, l'archevêque de Singapour faisait lire en chaire, en mars 1976, une lettre pastorale précisant que l'octroi de tels privilèges n'était pas acceptable par l'église catholique, incompatibles qu'ils étaient avec les valeurs morales caractérisant l'enseignement dans les écoles catholiques. Le conflit allait-il s'envenimer ? Non, car après une période de latence et de silence, de part et d'autre et dans les médias, la face était sauvée pour tous : en 1978, l'administration retirait ces dispositions, qu'elle n'avait du reste jamais appliquées car les résultats atteints par la politique du contrôle des naissances permettaient de ne pas recourir à des mesures incitatives supplémentaires.

Cependant, c'est sans doute avec la communauté musulmane que les plus grandes précautions sont prises, eu égard à un ensemble de facteurs originaux. En souvenir d'abord, comme il a été dit, des fanatismes qui ont marqué la naissance de la jeune République ; En raison de la position géographique particulière de Singapour, entre Malaisie et Indonésie, toutes deux pour une bonne part musulmane (la Malaisie l'étant en outre officiellement ) ; En raison de l'importance économique de ces deux voisins, frères de race de la minorité la plus pauvre de l'île ; Par suite, enfin, de la spécificité de l'Islam qui, comme le note clairement une publication de la Société missionnaire islamique de Singapour (vol. 6, n° 1), " n'est pas seulement un système moral et spirituel, mais aussi un univers contenant la réglementation de tous les aspects de la vie, qu'ils soient économiques, sociaux ou esthétiques " La vocation temporelle de l'islam ne peut donc qu'interférer avec celle de l'Etat et appelle de la part de ce dernier une prudence toute spéciale.

Dès 1963, et suivant en cela la tradition britannique des affaires musulmanes, le Muslim Law Act (Loi sur le droit musulman) entre en vigueur et, avec lui, est établi le Conseil religieux musulman de Singapour (Majlis Ugama Islam Singapura) Initialement destiné à conseiller le Président de la République, le Majlis est devenu le véritable coordinateur des affaires musulmanes. Il se compose d'un président, nommé par le Président de la République, du Mufti, de cinq membres, au plus, désignés par le Président de la République et de sept membres, au moins, nommés par le Président de la République sur une liste établie par le président du Majlis. Ses fonctions essentielles sont de mettre au point les fatwa (décisions ayant valeur de loi ), de recouvrer les fitrah (sommes levées pour le culte : 750 000 dollars de Singapour en 1977) et de les affecter, de constituer une cour d'appel contre les décisions des tribunaux musulmans en matière matrimoniale, d'administrer les biens de mainmorte, de délivrer des certificats d'héritage, de tenir un registre des convertis et d'administrer les mosquées et le Fonds pour la construction des mosquées qui comporte 110 000 cotisants, de construire les mosquées nouvelles et d'harmoniser les programmes des écoles coraniques, de délivrer des autorisations de collecte pour les mosquées et les 25 écoles coraniques de l'île, d'informer le public, de s'occuper des affaires sociales et, enfin, d'administrer l'assistance financière aux étudiants musulmans pour les études séculières ou religieuses à Singapour et à l'étranger (100000 dollars par an).

Corps religieux suprême, doté de la personnalité juridique et de compétence en matière administrative et d'état civil, animé par des personnalités religieuses à statut de fonctionnaire, le Majlis apparaît avant tout -au delà d'une éventuelle mission de discret contrôle - comme un instrument de promotion de la minorité musulmane par une aide à une meilleure administration de ses affaires et par l'encouragement à la formation d'une élite. Son action s'inscrit ainsi dans le plan plus général de soutien à la communauté malaise (logement, études : 150 étudiants musulmans à l'université de Singapour en 1977 contre quelques unités il y a quinze ans) En outre, et le ministre malais Encik Othman Wok, reprenant ainsi la vieille théorie de l'islam comme rempart contre le communisme, l'avait souligné en 1976, lors de son intervention à la Conférence asiatique pour la paix et la religion, il ne convient pas de laisser les communistes utiliser la religion comme une arme de subversion, c'est-à-dire comme un moyen de déstabiliser le présent équilibre de Singapour.

Toutes ces raisons ont sans doute amené une sur-représentation politique du groupe malais au gouvernement et au parlement, conduisant certains observateurs à conclure - un peu vite - à un favoritisme musulman contre- venant à la stricte laïcité, afin de rendre tolérable l'épine chinoise dans la chair musulmane. C'est bien plutôt la sur-laïcité du gouvernement qui sous-tend cette attitude ; Sur-laïcité qui fait intimement partie d'une philosophie politique qui reste -comme on l'a dit -rarement explicitée.
Pourtant, lors d'un séminaire organisé en octobre 1972 par l'Organisation inter-religieuse et l' Association pour la culture spirituelle, le Président de la République déclarait dans son discours d'ouverture: " La religion peut donner une richesse à la vie individuelle qui fait de chacun un meilleur citoyen, à la fois dans ce qu'il donne à la société et dans ce qu'il apprécie dans cette société ".
Les religions sont admises pour autant qu'elles ne remettent pas en cause les orientations nationales et d'autant mieux qu'elles contribuent au civisme ; c'est dans leur multiplicité que se situent, d'une part, leur mutuelle neutralisation et, d'autre part, leur commune importance éducative. Plus encore, dans le forum consacré lors de cette même réunion au thème "Religions et construction de la nation " M. J.K. Conceiçâo, député, directeur des études hors programme de l'université de Singapour et leader catholique, insistait sur la même idée: " Oui, la religion a un rôle essentiel à jouer dans la construction de la nation, elle doit apporter aux concitoyens les qualités de respect mutuel et de convivialité comme un corollaire inévitable de la croyance et de l'engagement religieux ". C'est là, semble- t-il, l'essence même de la politique religieuse de Singapour.
© Michel Deverge, Archipel n° 19, Paris, 1980 et La Documentation Française, Problèmes Politiques et Sociaux, n° 388, mai 1980.
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