Lettre du Cambodge (Chers P. 5 mai 1992 )

Un voyage au Cambodge, en cette fin d'année 1991, est une émotion anticipée, des retrouvailles longuement différées, aussi un désir mûri, l'espérance de retrouver des lieux et des gens ( ?) aimés… au delà de la guerre.

Je quittai Phnom-Penh en mars 1975 vêtu d'un gilet pare-balles, au pas de course et sans bagage, en m'engouffrant sur le pont d'un Transall qui se refermait après le décollage. Un départ tendu mais sans plus, car nul des partants n'avait la moindre prémonition des immenses tragédies à venir. Notre diplomatie attendait avec componction la mise en place de la troisième force…

L'aéroport de ce départ peu glorieux (Pochentong ) n'a pas beaucoup changé, sinon en repeint qu'il fut pour le retour de Sihanouk. Rien non plus, sur la route de la ville, de très différent. Au centre de la ville, l'ambassade reste ravagée, la cathédrale disparue, l'Hôtel Phnom et mon bungalow 25 mangés par la crasse, le bureau de la coopération mité et moisi, mais la géographie urbaine est restée la même. Le Palais royal est à sa place, tout pimpant et repeint aussi pour la même cause du retour de Sandech Euv, l'ocre marché central à la Benjamin Perret aussi. L'Hôtel cambodiana est construit, les pagodes rouvrent et le musée national abrite des trésors.

Non, l'impression d'étrangeté vient d'ailleurs, du fond et du profond. PP n'est plus la ville joyeuse, ingénieuse, industrieuse, cultivée, un tantinet voluptueuse que, malgré la guerre, j'avais connue. Elle paraît lente, démunie, somnolente, frustrée, inculte ( ?), autrement peuplée et pratiquée, péniblement renaissante au feu d'une économie libérale, ayant beaucoup changé et beaucoup oublié de ce qu'elle était et de ce qu'elle avait capitalisé.

Il n'est que de visiter le terrible musée du génocide et son iconographie implacable pour mesurer l'instrument de la coupure et en quantifier l'efficacité. PP a été violée, vidée, torturée, assassinée, avec conscience et sérieux, dans le respect de la tenue des dossiers. Ceux-là sont exposés, numérotés, et témoignent une fois encore du vieux rêve maoïste de changer le vieil homme, que les fonctionnaires-bourreaux de Pol Pot poursuivaient avec assiduité. En l'absence de plans en circulation, les dévoués agents avaient même réinventé les instruments de torture d'un Moyen Age inquisitorial. Rien de ce qui est inhumain ne leur était étranger.

Leur acharnement à détruire - dans l'abjection - toute valeur ajoutée de l'humanité (la religion, le savoir, la technique, l'amour …) porte des fruits. La capitale doit redécouvrir, réinventer, par tatonnements d'erreurs et d'horreurs incluses, les aménités oubliées de l'urbanité effacée. Autant pour la ville, quid de la campagne ?

Des excursions à Oudong (une ancienne capitale du royaume ) et à Tonlé-Bati (ex-sortie du dimanche ) baculent vers d'autres réalités : la pauvreté sans limite, les bandes d'enfants sous-nourris et sous-soignés, la poussière qui mange tout, la parfait plat-pays du néant.

Le Cambodge du sourire et des fêtes, du bonheur simple de vivre, de l'abondance préservée du riz et du poisson, serinait-on autrefois. Si on le disait si constamment, ce devait être un peu vrai. Ce ne pouvait pas être cet état de deshérence et de délabrement absolu. Pas pauvre, non, vides, rien, dans ces campagnes entrevues.

Alors les retrouvailles espérées ne se sont pas faites. Nous avons revu une ville et des gens, sans le moindre rapport avec le passé de ma mémoire et de ma tendresse et qui - je l'avoue sans plaisir - ne m'ont pas touché. Le régime du dollar sans fard, de l'arnaque sans délicatesse et de la crasse sans pittoresque est trop efficace pour qu'on prétende y percevoir la dignité d'un grand peuple déchu, ou pour le touriste que j'étais devenu, quelque exotisme séduisant. Les appétits n'ont pas disparu, ils se sont peut-être exacerbés, sans contrepoison ni dignité. La destruction opérée par les khmers rouges a destructuré jusqu'aux mémoires ataviques.

Oui, Angkor, que je n'avais pas pu visiter en 1974-1975, fait partie du rêve, aujourd'hui réalisé. Mais, je ne suis plus si certain que Angkor soit encore au Cambodge, tant le décalage est béant entre les restes glorieux du site et l'environnement. L'hôtel est d'une crasse recherchée, la restauration minimale, l'eau et l'électricité rares, l'organisation défaillante, petit pris à payer pour le frisson garanti des temples.

De ceux-là, je m'étais fait une idée nourrie de descriptions, d'images anciennes, de photos et de récits. Le spectacle a tout balayé. Il y a dans l'ensemble d'Angkor Vat et Angkor Thom une force, un élan, un vrai mystère qui soulèvent l'âme du touriste le plus saturé d'étoiles Michelin. L'itinéraire suivi, aimablement concocté par un connaisseur des lieux et de l'histoire, valait une initiation réussie. Je vous le donne, il pourra servir à nouveau.
1er janvier au matin, groupe de Roluos, Bakong, Phreah Ko, Lolei, l'après midi, Prasat Neak Pean, Mébou oriental, Pré Rup et Ta Phrom.
2 janvier au matin, les terrasses de Angkor Thom, le Phiméanakas et le Bayon, l'après-midi, Proh Kan et Angkor Vat.
3 janvier, Ta Keo, Banteay Kdei, Prasat Kravan et Chan Saï.

Inutile de décrire ce qui l'a été et photographié des millions de fois. La géométrie sans pitié du Ta Keo, la forêt soulevant le Ta Phrom comme dans les images du début du siècle, la folie du Bayon et l'enfilade de Phra Kan restent encore du côté de l'homme. A Angkor Vat, on passe ailleurs. C'est le monument de l'effroi. Ses dimensions presque cachées, son ordonnance, la verticalité des accès intérieurs, l'ascension au dessus de la forêt, le symbolisme austère, les perspectives des douves sont autant de facteurs d'écrasement, voire de malaise. Car les monuments sont plantés en dehors de toute environnement subsistant. De quel poids a pesé Angkor sur les paysans qui l'ont construit ? Pourquoi ceux-là n'ont-ils abandonné aucune trace de leurs outils ou de leur vie quotidienne ? Comment une si grande métropole a-t-elle pu laisser si peu de choses sur elle-même et tant sur les dieux ? Les cinq siècles de la grandeur khmère ne furent pas seulement ceux d'un moloch architecte. Les hommes-bâtisseurs étaient-ils grandis par leurs réalisations ou écrasés par les travaux ? Les dieux anciens étaient-ils aussi totalitaires et exigeants que Pol Pot ? Lisez Zhou Daguan le chinois et sa relation de séjour à Angkor-ville au XIIIe siècle pour donner chair et vie à l'étrange grandeur des lieux et chasser un peu de l'effroi qu'ils inspirent. Emotion profonde et vraie reste le vrai mot quand surgit, au cœur de la forêt, derrière la protection des immenses murs de latérites et des digues, la pierre ciselée dont la magie a resisté aux temps, aux hommes et aux climats.

Devant le temple, un colonel sénégalais de la force onusienne fixait les ruines, immobile. Quel lien fisait-il entre le passé et le présent, et, comme ses collègues néozélandais et anglais, comment se préparait-il au futur ? Quel futur ? Les mécanismes mis en place par les Nations Unies sur le terrain ont un petit air de précarité, de décalage et de pari mal gagné d'avance. Est-ce une gigantesque méprise. A suivre, ici aussi. (MD)
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