Analyse d'ouvrage pour Mondes et Cultures
Compte-rendus trimestriels des séances de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer

Les aquariums de Pyongyang, dix ans au goulag nord-coréen
Par Kang Chol-Hwan, avec Pierre Rigoulot
Editions Robert Laffont, Paris, 2000

C'est très probablement le premier témoignage traduit en français sur les camps de concentration dans la Corée du Nord. Kang y passa dix ans et réussit à fuir le pays en 1992 à l'âge de 21 ans. A la terrible tragédie de son histoire et de celle de sa famille s'ajoute, en contrepoint, l'horreur accrue de cette décade, celle de la vie d'un enfant et d'un adolescent plongée dans l'indicible.
Publiée à l'époque de sa fuite, la relation eut-elle été crédible ? Elle nous atteint aujourd'hui, quand la multiplication des témoignages et la chronique des famines ne laissent plus aucun doute sur le caractère mortifère du régime. Le ton du récit, sans emphase ni indignation rhétorique, reste celui du témoignage à la Ivan Denissovitch et donne une grande force à l'ouvrage qui mériterait d'être salué par la critique et les médias.

Lettres édifiantes et curieuses des jésuites de l'Inde au dix-huitième siècle
Présentées et annotées par Isabelle et Jean-Louis Vissière
Publications de l'Université de Saint-Etienne, Saint-Etienne, 2000

Les auteurs sont des spécialistes ; ils avaient donné chez Garnier-Flammarion en 1979 une excellente présentation et sélection des lettres des jésuites de Chine, tirée des recueils publiés entre 1702 et 1776 avec un immense succès de librairie. Ils réitèrent avec une lecture thématique de la correspondance d'Inde organisée autour des notions modernes de choc des cultures et d'enquête ethnographique. A ces deux titres, les témoignages sont éclairants et valent qu'on les relise : On le sait, les jésuites n'étaient pas seulement des missionnaires mais aussi des agents d'information culturelle dont rétrospectivement et sur pièce nous mesurons le sérieux, l'habileté et la pénétration.

Aventures d'un espion japonais au Tibet, Mes dix ans incognito à travers l'Asie
Par Hisao Kimura et Scott Berry
Traduction révisée par Michel Jan et Sandrine Bettinelli
Le Serpent de Mer, Paris, 2000

C'est une fascinante histoire que celle de Hisao Kimura qui de 1940 à 1950 participa, de loin certes, aux activités des services de renseignements japonais et qui à ce titre parcourut, sous un déguisement de moine mongol, la Haute-Asie, de la Mongolie-Intérieure à l'Inde en passant longuement par le Tibet. Son immersion culturelle et sa connaissance du mongol lui valurent d'ailleurs de devenir un universitaire respecté, spécialiste de l'Asie centrale. Le coté picaresque de ses aventures est rehaussée par la précision toute scientifique de la description de son environnement et par l'objectivité non dénuée d'humour de sa relation de voyage. Il s'agit en effet d'une immense pérégrination effectuée par l'auteur entre les âges de 17 et 27 ans, presque tout entier dans les espaces mongols et tibétains où la résistance physique et la "résilience " culturelle et religieuse des habitants forçaient déjà le respect de l'auteur : Hisao Kimura subit une lente catharsis qui, d'un jeune japonais conformiste et nationaliste, fait sortir un homme nouveau qui annonce le spécialiste ouvert qu'il deviendra. Ce n'est pas l'aspect le moins intéressant de l'ouvrage que cette lente accession, chèrement acquise, à une humanité renouvelée.

Le village englouti
Par Jia Pingwa
Editions Stock, Paris, 2000

En dépit de la résistance de ses habitants, un pittoresque village de la banlieue d'une grande ville chinoise (en fait Xian sous un autre nom ) est menacé par les attaques des prédateurs immobiliers. Le titre du livre l'affiche d'entrée de jeu : Les villageois perdent. Ils sont exilés vers un relogement hypothétique.
Sur ce thème de l'affligeante banalité et de la malhonnêteté des cadres, le ton n'est pas à la tragédie, au contraire. L'affaire est traitée avec humour, crudité et réalisme. C'est la définition même de la truculence avec laquelle Jia décrit une société villageoise corrompue dans toutes ses strates car les élites le sont tout particulièrement et lui imposent des comportements identiques d'autodéfense.
La férocité de la charge et la naïve grossièreté des dialogues valurent au livre les foudres de la censure chinoise. La traduction rend justice aux censeurs ! Elle est excellente.

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