Méditation


Il a fallu que je tombe sur une boutique de bonsaïs au supermarché qui, vilaine cicatrice, dénature les bords du Clain aux jardins bas de ma commune de toujours pour découvrir l'universalité de cet art si profondément chinois, mais à nous donné et connu par son nom et ses atteintes japonaises. Le penjing, car tel est le nom original du paysage en pot, bien qu'autonome, entretient des rapports étroits avec les voies du jardin chinois. Ce dernier n'est pas monument, joliesse, pittoresque ou littérature: il est avant tout -mais cela n'exclut pas les attraits précédents -l'abrégé du monde et, macrocosme et microcosme confondus, le monde lui-même proposé à l'esprit pour qu'il s'y exerce à la seule activité possible, la méditation. II est donc silence et silencieux rappel de la création.

Comme tel il est moins affamé d'espace que d'autres car, en ses dimensions internes, quelquefois explosées aux termes de l'ainsité. une pierre est une colline, un tertre minuscule une montagne et un rameau de bambou nain délicatement penché la forêt des cèdres, pas les choses, mais des catégories signifiantes commandant l'univers.

Voilà pourquoi il contient la rocaille bizarre et le végétal unique affinés à cette partie intégrante de la nature que sont les génies des bois et des forêts et le bestiaire mythique d'une mythologie ancienne.

L'arbre de sagesse
pousse instantanément
sur la pierre portant
la graine d'éveil
et pourtant
il n'y avait pas de graine


Le jardin est alors matrice primordiale à laquelle l'âme du méditant retourne et se confond. Le beau n'est pas critère, il est accident jailli de l'harmonie identiticatrice entre le regard et le regardé, il est miroir d'un l'esprit à lui confondu, il est donc aussi le bon. Le jardin n'est plus affaire d'esthétique mais profondément de morale. Il n'est plus un art de l'intelligence mais une réussite spirituelle.

Le jardin est moi
car sans moi
pas de jardin
le jardin n'est pas moi
car sans moi
le jardin est encore jardin


Le penjing condense, en sa très faible dimension, l'essence des vertus du jardin. Le charme de trente centimètres de haut, amoureusement sous-nourri pendant vingt ans, est certes un objet d'art reconnu car il en a le prix. Il est aussi sur la table du lettré la fenêtre sur la forêt, la forêt elle-même, et le monde tout entier derrière, et moi-même. Et les gestes pour le tailler, pour orienter sa pousse, pour ébarber ses racines ne sont que Ie cheminement rituel de l'adhésion à l'arbre et à ce qu'il y a derrière, et la voie initiatique du contrôle de soi car l'arbre est moi.

La nature essentielle
de l'arbre du moi
n'est pas du corps
n'est pas de l'esprit
n'est pas de quoi que ce soit
appréhendé par le corps ou par l'esprit


Le penjing est plus puissant que le jardin car moins représentatif, il est plus signifiant car moins grand plus près du rien car il est tout. Plus petit et plus parfait est l'arbre nain, plus fort l'aura emblématique, Croître à partir de rien, sans croître, est vraie croissance, la seule qui permette à l'esprit de cheminer vers l'illumination.

La seule croissance mais pas la seule voie. Qui a vu le très vieux collectionneur, au soir d'une vie, au soir de l'hiver, dans la boutique mal éclairée de l'antiquaire, humer une pièce, ou la caresser, le regard perdu dans la contemplation de l'intérieur, sait que la porcelaine est une ascèse, qu'elle est livre du grand dessein, objet d'en-nous, car alors entre la chose et le bouddha en soi observant il n'y a plus de distance. Elle n'est plus charnelle et sensuelle, mais métaphysique.
C'est ce que racontait il y a des siècles déjà un dit du chan :

Une main sur la hanche
Le bras élevé
Le disciple dit au maître
Je suis une théière de porcelaine
Maître versez-moi


Des très rares pièces ting des Song, si fines, d'un ivoire semblable au teint d'une jeune fille impubère, si fragiles dans la simplicité aimable des galbes, que dire, sinon qu'il faut briser leur réserve par un regard lent, long et presque timide, car elles ne sont pas ouvertes à tout un chacun et renferment en elles les subtilités d'un printemps trop tardif pour être éclatant. Elles sont femmes, de celles qui sont belles de l'intérieur, découvertes par l'attention et la fréquentation, toujours prêtes à l'oubli des yeux trop pressés.

Tels ne sont pas les longquan, célèbres céladons qui, eux, appellent la main, le toucher, la caresse légère mais ferme et continue, la caresse à l'oeil mi-clos car la glaçure parle au doigt et la forme imprègne la paume de sa solidité. C'est alors seulement que la couleur palpite, sévère souvent, une couleur non écrite car les dieux des fours sont trop capricieux pour l'analyse.

Entre ces deux extrêmes il y a tout l'espace du doux au dur , de la rivière à la montagne, de la vieille dialectique de Laozi, des deux pôles qui signifient les catégories éternelles de la création chinoise. Le féminin, l'intérieur, la religion, la méditation et le père, l'extérieur, la société (confucéenne), l'action, la politique. Certes les formes ont varié grandement, et les couleurs aussi, et la beauté. attribuée, car les modes inlassablement poussent et tirent les objets hors du champ de l'apprécié. Mais la polarité demeure car elle est essence du monde. Elle éclaire la voie de la porcelaine, voie étroite, voie serpente, voie spirituelle certainement.

Voilà peut-être pourquoi je comprends le regard fiévreux des jeunes oiseaux planétaires, barbus et crasseux qui, à l'étape d'une longue transhumance, viennent chercher auprès des maîtres exotiques l'étincelle de la vérité, la borne finale, le comment de tous les pourquoi et la réponse à toutes les questions. Et de faire de la gymnastique taoïste, de s'asseoir en lotus ou de s'abîmer dans l'enivrante litanie des vocables saints, car les méthodes ne manquent pas pour effacer un moi difficile à transporter avec soi tout le temps d'une longue vie.

Je les comprends d'autant mieux qu'en mon temps je succombais à la quête et, en un des lieux les plus improbables, en la Singapour si violemment projetée vers le futur, suivais aussi les sandales d'un maître, en costume cravate et me rasant à chaque aurore, mais cela ne change rien à l'affaire, tant il est vrai que s'il suffisait de s'asseoir les jambes croisées, toutes les grenouilles atteindraient le nirvàna, et que ce n'est pas de bouger la langue qui fait la prière.

Je les comprends, mais ne sais pas les conseiller car comment leur expliquer vite fait bien fait (les gens sont pressés) ce qu'il m'a fallu si longtemps à saisir : que le maître est inutile, que ce n'est pas du maître que vient la lumière, mais du chemin vers le maître, que les livres sont à brûler car ils conceptualisent ce qui ne saurait l'être, que les exercices ne sont une aide que si l'on ne confond pas la lune avec le doigt montrant la lune, et qu'il faut traverser la rivière pour savoir qu'elle est mouillée. Et puis tout cela en costume cravate et le crâne pas rasé, il est bien difficile d'en gloser entre le téléphone et la machine à écrire.

Pourtant, toutes ces choses vues de ce côté-ci de l'homme sont bien banales et bien vraies, et les bouddhas en nous abrités attirent des foules de gens dans les temples et monastères pour la pratique des mille formes du neigong (travail du dedans) dans le silence des aubes. Il y faut en effet un peu de silence, car les objets parlent trop fort, si fort qu'on n'entend plus, qu'on n'écoute plus et qu'on devient sourd aux murmures des fleurs et à l'odeur des étoiles. Il y faut aussi grande foi en notre inexistence, grande persévérance dans les gestuelles psychosomatiques, et grand doute car il y a des nuages que la lune ne pourra jamais éclairer.

Un jour, à force de se laisser couler comme la pierre dans l'eau sans fonds, à force de mâcher et remâcher l'absurde en marchant et de s'asseoir en s'asseyant, un jour les principes de philosophie seront assassinés et le grand nettoyage sera effectué. Là, on pourra sortir, au monde, se mêler aux foules et aller aux marchés et même y recevoir des coups, car ceux-ci ne sont que chiures du néant et souffle du vide sur le vide. Le bras de celui qui les donne fait grande pitié car il est pourri aux vers et il ne le sait pas et il porte son cancer avec le bonheur de celui qui se croit immortel. Je suis heureux de son bonheur et son malheur me rendrait malheureux.

Voici ce qu'est le neigong, un balayage dont l'esprit est le genêt et pourtant l'esprit n'existe pas ni la poussière qu'il écarte.
Voilà pourquoi aux regards fiévreux qui interrogent il n'est de réponse que silence et le silence n'est que d'expérience et celle-ci n'est pas accessible sur les rayons des supermarchés du bonheur.
Ils iront seuls ces gentils voyageurs vers les précipices et beaucoup tomberont en route car la voie est raide, et que quitter le monde est une sacrée gymnastique si l'on veut sauter assez haut pour le voir disparaître et laisser place au vrai visage de sa propre mort.
Je pourrais certes leur dire ce que les maîtres délivrent, ce qui explique que tout livre sur le zen est par nature non-zen :

Le vieux moine et le disciple arrivèrent au bord de la rivière
où la jeune fille attendait pour traverser
Le vieux moine prit la jeune fille dans ses bras et l'aida à traverser
Le vieux moine dit
Es-tu encore en train de porter la jeune fille ?
Je l'ai déposée la rivière passée


© Michel Deverge, Lettre Internationale, n° 18, Paris, automne 1988
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