Shin Sang-ok ou l'histoire croisée du cinéma coréen

Né en 1926 en ce qui est maintenant la Corée du Nord, Shin Sang-ok étudie de 1941 à 1944 à l'Ecole des arts de Tokyo, retourne en Corée et participe à la production du premier film coréen, tourné après l'indépendance chèrement obtenue (décision de la Conférence du Caire, 1943, effective en 1945 ), Viva Freedom de Choi In-kyu. En 1952, en pleine guerre de Corée, il réalise son premier film à Taegu (dans le Sud de la péninsule ) The Evil Night. L'Armistice du 27 juillet 1953 le fixe dans la Corée du Sud où en 1954, il épouse la légendaire actrice Choi Eun-hee avec qui il conviendra de divorcer en 1976.
La maison de production qu'il a créée en 1952 (Shin Sang-ok Productions qui deviendra Seoul Films puis Shin Film Company ) arrive très vite au tout premier rang coréen. Dans les années soixante, elle produit une vingtaine de films par an dont quatre ou cinq en moyenne sont dirigés par Shin Sang-ok.
En 1974, un décret gouvernemental fixe à 14 le nombre de maisons de production autorisées. Celle de Shin Sang-ok n'est pas retenue. De 1975 à 1978, il essaye de trouver du travail dans différents pays d'Asie.

Choi Eun-hee est kidnappée par des agents nord-coréens à Hong Kong le 14 janvier 1978. A son tour, Shin Sang-ok est kidnappé le 19 juillet de la même année. Sa disparition est l'objet de rumeurs : Il aurait été assassiné par la CIA de la Corée du Sud.
En réalité, après une tentative d'évasion, une amnistie, une mise en résidence surveillée, une nouvelle tentative d'évasion et cinq ans de prison, il est finalement relâché en 1983, réuni définitivement à Choi Eun-hee et autorisé à établir sa maison de production Shin Film à Pyongyang.
C'est en 1984 que le gouvernement de Corée du Sud annonce officiellement les kidnappings, non moins officiellement réfutés par Shin Sang-ok lors d'un voyage en Europe de l'Est, au cours de célébrations en l'honneur du Leader Bien-aimé Kim Il-sung.
En février 1986, Shin sang-ok et Choi Eun-hee quittent Pyongyang pour Berlin et son festival, puis Budapest et Vienne … et l'ambassade américaine en Autriche où ils obtiennent un visa américain.
Le retour en Corée du Sud survient le 23 mai 1989 après trois ans de séjour surveillé aux Etats-Unis d'Amérique. La reconnaissance de sa maison de production par les autorités suivra.

Dans sa longue vie cinématographique, Shin Sang-ok dirige 73 films et en produit plus de 300 dans un contexte culturel de grande censure, jusqu'à la fin de la présidence de Chun Doo-hwan en 1988.
Une question reste à étudier qu'on laissera aux spécialistes : Shin Sang-ok a-t-il participé à la cristallisation de l'esprit national acquis dans les immenses douleurs d'une histoire contemporaine particulièrement cruelle qu'il ne faut jamais oublier sauf à méjuger du Pays du Matin calme ?
Le traité de Shimonoseki (avril 1895 ) met fin à la guerre sino-japonaise et à la tutelle lointaine et peu contraignante de la Chine, au profit du Japon. Le traité de Portsmouth (septembre 1905 ) clôt la guerre russo-japonaise et consacre la " protection " japonaise sur la Corée. La résistance coréenne est vive et héroïque. Elle est écrasée dans le sang, avec méthode et efficacité, l'Empire du Soleil Levant se donnant les moyens de ses fins : La Corée est annexée dès 1910. C'est la Conférence du Caire de 1943 qui reconnaît le droit à l'indépendance de la Corée (effective le 15 août 1945 ) et met un terme à une colonisation particulièrement impitoyable. L'indépendance n'est pas la paix, et l'attaque des communistes du Nord déclenche l'épouvantable guerre de Corée (25 juin 1950 -27 juillet 1953 : Armistice de Pammunjong ) Le pays, rasé, bouleversé au plus profond des familles décimées ou séparées par le 17e parallèle, cicatrisa durement, guérit avec courage et finalement prospéra économiquement, culturellement et démocratiquement contre toute attente des augures. Le PNB par habitant n'était-il pas de 25 US$ en 1960 ? C'est le miracle coréen.

Au-delà des talents artistiques, techniques et commerciaux du Prince du cinéma coréen (un de ses surnoms ), on lira dans l'œuvre la part qui revient à l'exorcisme du siècle terrible et qui rend compte de son immense succès populaire. La culture traditionnelle coréenne, en danger d'éradication sous la férule nippone, revient en force dans les drames historiques réels ou inventés dans les mythes anciens comme celui de Sung Chun-yang, la geste la plus connue de l'imaginaire coréen.
Les mélodrames des années 50 correspondent à une autre reconstruction, celle de la société coréenne qui se départit du schéma confucéen reçu : montée en puissance de certaines valeurs occidentales, rejet de l'autoritarisme politique ou patriarcal, rôle changeant de la femme et des places respectives de l'homme et de la femme, apparition de la sexualité dans le discours, naissance d'une nouvelle culture urbaine, peur et attirance de la modernité, du capitalisme. A Flower in Hell renvoie à cette marche de la société coréenne vers la modernisation (et non pas vers l'occidentalisation seulement, même si les deux sont largement inséparables )
L'enfer du désir de A Flower in Hell traite aussi, et courageusement, de cette gueule de bois historique laissé par l'importance de la prostitution pour les forces américaines dans l'économie de survie de l'après guerre. On ne connaissait pas encore le drame des femmes coréennes esclaves des bordels militaires japonais.

Les sept films réalisés pendant les années nord-coréennes de Shin Sang-ok sont désormais interdits en Corée du Nord et difficilement visibles en Corée du Sud. Ils mélangent les œuvres personnelles et les commandes héroïques. Curieusement, le traitement des caractères féminins dans leur lutte contre une tradition d'asservissement ( une marque de fabrique du réalisateur ) y est absent, comme sont absentes les épopées des guérillas anti-japonaises du Soleil de la Nation et Gouvernail de la Révolution.

Cette rallonge du catalogue filmographique, la libéralisation générale au Sud et la reconnaissance internationale grandissante de Shin sang-ok entraînent une réévaluation de l'œuvre. C'est la raison première du nouvel hommage que Deauville rend à ce réalisateur déjà présenté et présent avec son épouse Choi Eun-hee au Festival 1999 avec les films
Une fleur en enfer / A Flower in Hell / Jiokhwa (1958 )
Le locataire et ma mère / Mother and a Guest in the Master's Room / Sarangbang Sonnim-gwa Omoni (1961 )
Le destin des femmes de la dynastie Yi / Women of Yi-Dynasty / Ijo Yoin Janhoksa (1969 )
L'angélus / An Evening Bell / Manjong (1970 ).

Cette année nous présentons quatre films inédits en France :
The Sino-Japanese War and Brave Queen Minbi / Chongil Jonjaeng-gwa Yogol Minbi (1965 )
Phantom Queen / Dajongbulshim (1967 )
Eunuch / Naeshi (1968 )
Vanished / Jeungbal (1994 )

MD, Festival du film asiatique de Deauville 2003
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