A l'ami


Contracter une amitié est toujours et partout un heureux coup du sort. Une amitié chinoise est un cadeau des dieux car il n'y a pas sous les cieux célestes de plus beau sentiment, plus chanté par les poètes, qui, dans l'épaisse forêt des humaines obligations, échappe à la contrainte, allie liberté et égalité et obéit à la seule élection personnelle.

Hsu Tsang Houei fut mon ami, " un ami droit, un ami fidèle, un ami cultivé " comme il est dit dans les Entretiens. L'ami qui nous a quitté n'est jamais parti ; ma mémoire reste inscrite avec le très vif souvenir de ce rite matinal et très ancien accompli sur les autels du Temple de la Littérature, à Lukang, par lequel nous devînmes frères jurés.

La cérémonie couronnait des années d'excursions, visites, pèlerinages et honorables parties de campagne dans le monde chinois de Taiwan (et même au Japon) durant lesquelles j'appris -il m'enseigna - le peu de choses chinoises que je sais. Comme dans ce monde, il n'est pas de transaction humaine qui ne s'accompagne d'un banquet adéquat, j'ai par contre beaucoup appris de ce côté-là.

Tsang Houei était un maître, un vrai professeur, un passeur de culture qui, où que nous allions, recevait l'hommage infiniment sincère des cohortes d'étudiants qu'il avait formés à la musique, à la musicologie où à la composition. A ce dernier titre, il reste le premier compositeur de Taiwan, un des premiers d'Asie avec laquelle il entretenait des relations très suivies à travers la très active association des compositeurs asiatiques qu'il avait créée et animait.

Ses jeunes années dans la colonie japonaise qu'était Taiwan, ses études au Japon, sa maîtrise de la langue et les amitiés qu'il y noua, précédèrent un long séjour d'études en France qui fit de lui un homme triculturel, voire quadriculturel puisque, au-delà du monde chinois, il manifesta toujours un très vif sentiment d'appartenance à Taiwan dont il était issu depuis des générations et dont la langue lui était maternelle et la culture particulière très chère.

C'est d'ailleurs au terme d'un énorme et exhaustif travail de terrain qu'il devait recueillir, éditer et publier le patrimoine musical complet de l'île et relancer, entre autres, d'une manière définitive, la musique nanguan (musique classique ancienne du Fujian et de Taiwan) alors en voie de disparition et remisée dans les granges du folklore campagnard (Radio France y consacra d'ailleurs une nuit entière pour célébrer le sauvetage)

Ce que j'admirais le plus chez l'ami ce n'était pas les talents protéiformes, les récompenses artistiques ou les trophées universitaires, les succès du négociateur ou les honneurs civils qu'il avait reçus, non, j'admirais avant tout cette modestie à tout épreuve, cette modestie décrite dans tous les manuels chinois de civilité comme une mère de la morale, qui faisait de lui un vrai gentleman selon Confucius, un junzi.

Pour paraphraser un éloge célèbre et si l'art de l'épitaphe avait encore cours, Tsang-Houei avait obtenu l'affection de tous ceux avec qui il avait à vivre, et la confiance de tous ceux avec qui il avait à traiter.

Michel Deverge, Paris, 27 août 2006