Lettre du Vietnam (Chers P. 11 au 19 mai 1991 )

Hanoï

Point n'est besoin de voir l'étoile rouge, la faucille et le marteau pour deviner, dès le survol, que l'aéroport est en terre communiste. La laideur et le laissez-aller valent toutes les pancartes. L'entrée dans les locaux usés par le manque d'entretien, jamais repeints, mal construits par les Soviétiques (bien-sûr ) est celle du grisâtre sale et de l'ennui, pour l'heure peuplé de bo-doï en sandales de plastique transparent, pantalons et chemise kaki acide flottants.

La douane et la police sont courtoises, la voiture est là (une volvo fatiguée et égarée ). Direction Hanoï. Triste route étroite encombrée de milliers de vélos, bordée de maisons minuscules, couleur de terre, si pauvres, si poussièreuses que les étals misérables ne les éclairent pas.

Le pont Doumer, de coloniale mémoire, signale l'entrée de la ville. Densité décuplée de vélocipèdes, de cylos, quelques rares voitures, des bus antiques, et des camions préhistoriques se frayant un chemin dans la masse humaine à coup de klaxons continus. Masse mal habillée, sérieuse et determinée (ils y vont ), flot incessant de la pauvreté visible.

Bientôt la Maison des hôtes du Gouvernement, construction ( ?) soviétique elle aussi, aux affligeantes salles de bains et aux climatiseurs pédaradant. Décor stalinien de froide laideur (recherchée ? ), d'entretien approximatif à nourrir toutes les neurasthénies, du style éternel dont Moscou a généreusement doté les pays amis de l'internationalisme prolétarien.

A deux pas, bel édifice préfectoral, la Banque nationale où nous allons changer des devises. Le chœur des changeuses tricote avec application mais ne change point car les chefs-changeurs sont en réunion. Deuxième essai à la banque du commerce extérieur qui, elle, ne change jamais. Retour perplexe à l'hotel où un ami journaliste nous rassure. Le change se fait rue de la Soie chez un commerçant qui, sans chichi, offre un meilleur taux. En attendant, il nous escorte à la sécurité pour faire apposer un nouveau tampon. Nous remplissons avec peine, mais gentiment aidés, les formulaires quand le préposé découvre, avec horreur, son incompétence s'agissant de passeport diplomatique.
Toujours gentiment, il nous dirige vers un autre bureau (re-cyclo ) où après un long conciliabule, un chef nous expédie au ministère des affaires étrangères (re-re-cyclo ) où le portier nous indique - aimablement - qu'il faut passer par l'ambassade et requérir le cachet par note verbale. Assez pour la journée, je connais la méthode calquée sur la soviétique ou la chinoise modèle 1975 qui tendrait, si on ne respirait à fond et plusieurs fois, à faire basculer l'innocent capitaliste dans l'énervement voire la fureur.

C'est l'heure d'aller dîner au Chaca (poisson sauté au safran sur verlmicelles de riz et légumes ), le moins mauvais, disent les habitués des gargotes de la ville. Mieux vaut manger le pho et les ban-cuon dans la rue. La libéralisation de 1987 et 1988 a rempli le centre ville de petits magasins, modestes sans doute, mais vivants, et plus rare, de débits de produits de luxe en contrebande, autour du marché central : caviar, ouisky, vodka. Des groupes de russes, gros, gras, suant, y font un shopping rapace et expert, anticipant sur les abondances de la perestroïka qui vide le Vietnam de leur présence mal aimée, répète-t-on avec constance.

Le dimanche se passe en cyclo à visiter Hanoï qui a été et pourrait redevenir admirable tant les quartiers européens et la ville chinoise sont de véritables musées d'architecture dans l'écrin de verdure de rues et avenues arborées. Las, tout cela tombe un peu en ruines, malade du manque d'entretien, de la surpopulation, de la méfiance ( qui va oser repeindre et afficher un tel signe extérieur de richesses ? ) Sont sauvées encore les vues du lac de l'Epée Restituée, des quartiers gouvernementaux et des ambassades, du grand lac de Ho-Taï, du chemin des maoureux, de l'admirable Temple de la Littéraure, et de quelques merveilleux sanctuaires enfouis dans le lacis de la ville chinoise. Pour le reste, quel désastre ! Tout ça et dimanche en prime n'empêche pas les centaines de milliers de Hanoïtes de pédaler avec obstination vers d'ignorées destinations, avec ou sans paquet, mais souvent coiffé de l'immortel casque colonial kaki en liège

Lundi, à l'ambassade, on s'emploie à m'obtenir le précieux cachet en 48 heures et à nous consoler. Nous n'irons pas à la baie de Halong ni à la frontière chinoise car il faut en demander l'autorisation après l'obtention du cachet (cf. supra ) Heureusement, le Vietnam promeut le tourisme..

L'après-midi et le mardi, visite des marchés et des antiquaires (belle industrie du faux de Hué ), du village des jardiniers derrière l'hôtel Thanh-Loï et de quelques sanctuaires des bords du Ho-Taï. C'est jour ouvré mais jour lunaire avec une foule compacte, jeune, endimanchée, priante et mangeante, un message d'espoir dans une ville qui ne les prodigue pas.

Dernier tour en ville, de son décor baroque (villas normandes, chalets suisses, résidence art-déco etc. ), dernier bain de surpeuplement et de pauvreté mais aussi d'activité (obscure certes mais prégnante) et de mouvement avant de prendre le Tupolev 134 des aurores qui se remplit d'un impénêtrable nuage de condensation au décollage vers Ho-Chi-Minh-Ville, la ci-devant.

Saïgon

L'aéroport de Thanh-Son-Nhut n'est plus que la carcasse rouillée du puissant instrument militaire que j'avais fréquenté en 1975, trop vaste pour désormais contenir autre chose que quelques rares avions. Les taxis 203 Peugeot sont toujours là, fidèles et indestructibles. Le trajet vers l'hôtel Cuu Long (ex-Majestic ) au bord de la rivière de Saïgon, se négocie dans la masse des Hondas, le long d'avenues qui - après Hanoï - paraissent presque propres, presque prospères, humaines. Certes, ce n'est pas l'activité surmultipliée des années 70 mais on sent la reprise d'une activité commerciale intense et la circulation de quelque argent. HCM Ville n'est plus Saïgon mais elle est encore grosse de possibilités.

La Très Grande Affaire, c'est les retouvailles de Lynn avec une partie de sa famille (dont deux sœurs aînées ), jamais revues depuis bientôt 20 ans et qui résident à Saïgon et à Sadec, au sud du delta.

C'est le classique et terrible récit des souffrances endurées par ceux de l'ancien régime, la faim, les punitions, les exortions, les camps ( 12 ans de concentration pour un beau-frère ), les tortures, l'assassinat de tout espoir pour eux et pour leurs enfants (fils et filles d'éléments sociaux impurs, ils sont interdits à l'université ), l'inconfort physique et moral, l'impuissance et la terreur, le refuge dans le rêve ou la religion. Fatiguantes litanies des vies brisées méchamment, scientifiquement, froidement, avec l'application sérieuse que les polices communistes savent si bien appliquer aux ennemis de classe, surtout s'ils avaient un peu de bien.

La relecture de la ville de Cholon, le voyage à Sadec, la visite des anciennes propriétés de la famille désormais occupées par le peuple (=cadres du parti ), les rites au temple familial n'ont pas le pittoresque qu'on attendrait. La couleur est tragique même si la famille cache ses émotions dans la dignité et le sourire. Une larme ici et là, un patriarche qui s'étouffe de sanglots, une cousine qui parle de mort volontaire…signes de tempêtes de de brisures. Lâche soulagement que de revenir à Bangkok et à la civilisation, sticto-sensu. Comment oublier tant de misère et, pire, tant de desespoir, quand la cage est obstinément fermée, quand le matin nouveau est une nuit, quand le tunnel est si long. Il ne sera pas infini car le ressort du peuple vietnamien, intelligent, travailleur, inventif (description reçue mais vraie ), ne peut pas être brisé. Tous rêvent à la levée de l'embargo américain, à la disparition des communistes, au voyage vers l'Europe de l'Est, jusqu'à développer une paronïa collective. L'utopie marxiste, le cauchemar totalitaire, le grand trou de malheur et de desespérance auront une fin. Forcément. (MD, 23 mai 1991)
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